Toute l’histoire du coupé Citroën BX Bertone

La marque Citroën vient de changer de patron. Vincent Cobée remplace Linda Jackson. Nous lui proposons pendant ses temps calmes (!) de redécouvrir la richesse du patrimoine de Citroën. Voici, en détails, la genèse du coupé Citroën BX dessiné chez Bertone, l’année même de la présentation de la berline BX au grand public : en 1982.

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Sombre, secret et incomplet : voici le coupé Citroën dessiné par Bertone tel qu’il est aujourd’hui conservé dans les réserves du Conservatoire du constructeur français. C’est au moins la preuve qu’il a bel et bien existé, mais nous ne pouvions nous satisfaire de cette maquette d’habitabilité, bien qu’elle soit peu connue et très révélatrice du concept.

Il nous fallait remonter à la source de ce projet qui aurait pu sauver Bertone au milieu des années 1980 et éviter très certainement la disparition de ce formidable représentant de la créativité italienne ! Rembobiner le fil jusqu’aux origines de la collaboration entre le maître italien et Citroën nous transporte au Salon de Genève 1972 où eut lieu la présentation du coupé Camargue conçu sur la base d’une Citroën GS et dessiné par Bertone.

Contrairement à la légende, la GS Camargue Bertone a été dessinée par Marc Deschamps lors de son premier passage chez le carrossier italien.

Ce concept-car fut en partie dessiné par le français Marc Deschamps qui prendra par la suite la tête de l’officine de design italien en succédant aux maîtres Giugiaro et Gandini, rien moins que cela… « La Camargue est née au tout début de ma période chez Bertone. Marcello Gandini ne pouvait pas prendre en charge son dessin, trop occupé après les salons de Turin et de Bruxelles. Il n’y avait que cinq semaines pour réaliser le travail. Un record ! On avait choisi ce thème du coupé GS pour deux raisons. La première un peu futile, c’est parce que je venais juste de m’acheter une GS 1015 ! La seconde, plus intéressante sans doute, c’est que Bertone s’était laissé convaincre par le directeur commercial de tenter un rapprochement avec Citroën, pour imiter celui de Peugeot avec Pininfarina. »

Marc Deschamps

À l’époque déjà, il fallait rentabiliser les chaînes de production des usines des carrossiers italiens implantées dans les années 1950 lorsque ceux-ci ont été poussés à seconder la production des géants comme Fiat ou d’autres groupes encore. Peugeot s’était tourné vers Pininfarina, alors pourquoi ne pas courtiser Citroën ? Bonne idée pour le carrossier italien puisque la berline BX, la ZX, la Xantia et la dernière grande Citroën, la XM, ont finalement été enfantées par le studio de style de Bertone à Caprie, tout près de Turin. C’est durant cette période que le projet d’un coupé BX a été proposé à Citroën. Le  planning de la première maquette en plâtre date de septembre 1982, les premières maquettes de style échelle 1 ont été présentées à la direction de Citroën en avril 1983.

Planning du programme G2 : le coupé Citroën BX Bertone

Dans la vie d’un amateur de design, il est des rencontres qui marquent plus que d’autres. À la fin des années 1980, j’ai eu l’occasion de longuement interviewer Nuccio Bertone (1914 – 1997), le fils du créateur de la Carrozzeria éponyme. Immanquablement, nous en étions venus à évoquer ce projet après lequel je courrais depuis quelques temps ! Nuccio Bertone ne m’avait évidemment pas montré de photos, il fallait que je me contente de quelques mots qui confirmaient que ce coupé existait bel et bien. « Les études du coupé BX, c’est une suite très logique de notre collaboration avec Citroën » me confirmait-il alors.”

Philosophie du programme G2

«Nous avons étudié l’hypothèse de dériver un coupé deux portes quatre places sur la base de la berline que nous avions dessinée. Nous avons étudié tous les domaines, tant sur le plan du design que des possibilités de production, les coûts aussi. Nous sommes allés plus loin que ce que l’on aurait pu faire, notamment avec un style réellement changeant. Notre coupé était épatant, avec une mécanique de haut de gamme, en rien comparable à celle de la berline ! Pour Citroën, le prix était jugé trop élevé pour lancer ce modèle en production. C’était vraiment dommage ! Je me souviens de l’après-midi durant lequel nous avons discuté de ces problèmes avec Xavier Karcher (numéro 2 de Citroën avec Jacques Lombard aux commandes).

J’ai cherché à défendre le projet en m’attachant aux volumes de production qui devaient être élevés pour rentabiliser plus rapidement nos investissements. Le prix pouvait en parallèle diminuer un peu. Monsieur Karcher m’a alors dit que notre coupé serait être un concurrent direct des coupés BMW au vu du tarif et que Citroën n’avait pas la clientèle pour cela ! Sans doute avait-il raison mais je me suis retiré de la salle de présentation pas vraiment satisfait ! » Bertone allait bien produire un coupé Citroën BX, mais un seul, en 1986. Ce fut le concept-car Zabrus.

La Citroën Zabrus de Bertone sur une base de BX 4 TC.

Malgré ce refus de la marque française de laisser le champ libre au carrossier italien pour le produire, le coupé BX allait ouvrir une voie royale à l’étude stylistique de la XM, remplaçante de la CX. Les deux créations de Bertone ont de nombreux points en commun. C’est Marc Deschamps qui est alors aux commandes du petit studio de design à Caprie, en banlieue turinoise. C’est donc lui qui a dessiné le coupé Citroën. Qui mieux que lui pouvait révéler les secrets de cette étude qui fut menée jusqu’aux portes de l’industrialisation ?

« Oui, je suis l’auteur des lignes de ce coupé. Nous avions à l’époque réalisé deux maquettes de style à l’échelle 1. Le thème que nous avions retenu alors était celui du break de chasse qui commençait à être un concept à la mode. Le cahier des charges était assez simple même s’il fallait faire avec une architecture technique difficile à retravailler, notamment par la faute de l’encombrement de la suspension avant qui imposait un capot assez haut.”

Ce devait être un coupé deux portes mais avec quatre vraies places. Chez Bertone, ce projet avait une importance capitale car nous cherchions alors une deuxième ou troisième ligne de produit à fabriquer à Grugliasco (les usines Bertone à l’époque NDLR). Nous étions en parallèle en discussion avec Volvo et il fallait sortir de la monoculture industrielle liée à la production de la Fiat X1/9 pour survivre. On a vu finalement ce qui est arrivé… »

Contrairement à ce que Nuccio Bertone pouvait laisser penser à la fin des années 1980, Xavier Karcher ne désirait pas forcément tuer ce projet connu en interne sous le nom de « G2 », comme se souvient Marc Deschamps. «Autant je peux me souvenir que Xavier Karcher était malgré tout plutôt favorable au projet, autant au niveau du groupe PSA, c’était une autre affaire. Pourtant, c’est bien grâce à ce projet de coupé BX que nous avons entamé les débats sur le style de la… XM ! » 

Nuccio Bertone et la XM, née sept ans après les premiers travaux sur le coupé BX

Sans l’étude du coupé BX, la XM n’aurait sans doute pas été dessinée ainsi comme se souvient Marc Deschamps : «Quand on est allé avec Nuccio Bertone à Neuilly (alors siège de Citroën depuis 1982)pour avancer sur le projet de coupé BX en 1983, je me suis retrouvé à déjeuner face à l’un des responsables du produit Citroën après notre réunion matinale. Il m’a posé la sempiternelle question pour savoir comment j’imaginais la voiture du futur. À l’époque on travaillait chez Bertone sur la Volvo 780 et on avait la tête farcie de différents concepts haut de gamme pour le suédois ! Du coup, je lui réponds que je verrai bien un pseudo tricorps pour le futur vaisseau amiral de Citroën. Et lui me coupe en me disant que je me trompais. ‘’Il faut faire un coupé’’ me dit-il alors. Et c’est comme ça que le soir, en attendant l’avion pour revenir à Turin et en discutant avec Nuccio Bertone, je lui ai dessiné sur un bout de papier un sketch de la future XM, en m’inspirant du coupé BX. C’est ainsi qu’est née la légende qui veut que le style de la XM a été dessiné dans un avion!»

Dessins du coupé “G2”, la BX Coupé vue par Marc Deschamps en 1982.

Un avion. Le coupé BX rêvait sans doute de le devenir avec la fameuse motorisation « haut de gamme, en rien comparable à celle de la berline » mais dont on ignore encore aujourd’hui les caractéristiques. Esthétiquement parlant, le dessin de Marc Deschamps est dans la veine des créations de l’époque. Le thème du break de chasse est modernisé sur sa proposition. L’habillage de la baie de pare-brise en noir sera quant à lui repris sur la XM.

À l’avant, le coupé Citroën inspirera le dessin du concept-car Chevrolet Ramarro dessiné par Bertone en 1984. À l’arrière, les deux maquettes réalisées à Caprie offrent des solutions divergentes avec, sur l’une d’entre elle, un petit côté Lamborghini Marzal ! Les feux sont placés à l’intérieur du hayon avec un éclairage qui diffuse à travers la vitre du volet. À bord, la planche est inédite et abandonne la pseudo lunule qui avait été dessinée pour la seconde génération de la berline BX.

Les matériaux semblent désuets mais, resitués dans leur contexte, ils donnent une sensation de véhicule bien plus luxueux que ne l’était la berline, selon la volonté de Nuccio Bertone en personne et du cahier des charges qui précise alors que « le coupé BX devra présenter une classe élevée et raffinée, particul !èrement à l’intérieur ». Tout est différent dans cet univers et très peu de pièces sont communes à celles de la berline. L’atout de ce coupé provenait de son habitabilité mais aussi du volume de son vaste coffre auquel on accédait par un seuil assez important. La tablette couvre bagages est fonctionnelle sur la maquette d’habitabilité… On perçoit à tel point le projet est allé loin dans sa conception avec des détails qui surprennent, comme les ceintures de sécurité embarquées dans les portes avant pour répondre à une éventuelle version destinées aux États Unis.

D’une longueur de 4,30 m pour seulement 1,26 m de hauteur, le coupé Bertone affiche dans la soufflerie Pininfarina où il a été testé une valeur de Cx inférieure à 0,30. Bref, il répond à la philosophie exigée par le cahier des charges qui  voulait en faire « le porte drapeau de la marque dans la gamme.»

Mais en 1983, Jacques Calvet est nommé patron du groupe PSA. Son objectif est évidemment de recentrer les activités purement automobiles en interne. Le projet de ce coupé Bertone du début des années 1980 n’a pas donc été validé par cette nouvelle direction. Il aura néanmoins permis de faire accepter le dessin plutôt original de la grande berline XM dévoilée en 1989.

Dès lors, l’avenir de l’association entre le carrossier italien et Citroën va s’assombrir, tout comme celui du mariage historique entre Pininfarina et Peugeot. En 1991 et 1993, les ZX et Xantia sont encore signées Bertone. Ce seront les deux derniers grands travaux menés en commun. Suivra une berline C5 décriée, puis l’arrivée de Jean-Pierre Ploué à la tête du design Citroën en 1999 qui ouvrira un nouveau chapitre de la créativité pour le constructeur français.

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