La longue interview : Nicolas Brissonneau, designer extérieur de la Peugeot e-LEGEND

Le teasing de la présentation du concept-car Peugeot e-LEGEND
sur la chaîne You Tube de LIGNES/auto, c’est ici : https://www.youtube.com/watch?v=ganyJ0WXTzI

Nicolas Brissonneau :
“C’est fantastique pour nous de pouvoir aller vers le public avec des propositions très fortes, très identitaires. 
»

« Pour cette étude – qui a donné naissance au concept e-LEGEND – nous avons eu une approche tout à fait différente de celle d’un concept-car traditionnel.
Nous nous en servons toujours de laboratoire mais ici, nous avons travaillé pour signer un véhicule qui s’inspire profondément d’une icône, la Peugeot 504 coupé
.
La Peugeot e-LEGEND a des proportions incroyables, des flancs élancés comme ceux d’un félin, une allure bondissante, athlétique. Elle a une poupe nerveuse.
Ce sont des codes immuables, l’ADN emprunté à notre histoire. Ce sont des proportions très élégantes. »

Nicolas Brissonneau est aujourd’hui responsable design artistique design ‘exter’ Peugeot et est l’auteur du design extérieur de e-LEGEND.
« Je coach différents projets en design extérieur et je suis le designer en charge du design extérieur pour ce concept e-LEGEND. Il se trouve que j’ai repris la place de designer extérieur pour e-LEGEND car cette voiture porte en elle des codes extrêmement Peugeot, un peu à l’identique de ce que nous avions produit avec le concept-car SR1 inspiré par le coupé 406.
Il est évident que notre passé nous aide à envisager notre futur en se réinventant à chaque fois.
Mon job est assez transversal au sein du design Peugeot et, avec Gilles Vidal et Matthias Hossann – le responsable des concept-cars de la marque (ci-dessous avec Nicolas Brissonneau) – accompagnés de l’ensemble des créatifs de l’équipe, nous participons à la construction de l’identité future de Peugeot. »


Matthias Hossann à gauche, responsable des concept-cars Peugeot avec Nicolas Brissonneau.

LIGNES/auto : L’identité d’une marque c’est certes important mais ça vieillit vite !
« La règle est en général de renouveler l’intégralité de la gamme avec une nouvelle identité avant de passer à autre chose.
Il se trouve que par définition, l’identité est renouvelable. Le monde qui nous entoure change rapidement lui aussi, alors il nous est interdit de rester figés dans une époque.
Il faut savoir se réinventer, se régénérer ! »

Les concept-cars vous aident dans cette démarche ?
« Nous avons eu des périodes fortes – comme avec le concept-car Onyx – qui nous ont permis de nous réinventer. Onyx est né d’une créativité « guidée », car ce concept-car cuivre et noir vient d’une inspiration à la vue d’un objet reprenant ce thème chromatique.
La créativité peut être guidée par des images fortes. Il existe plusieurs façons de créer mais globalement, on part plus souvent de la page blanche, c’est instinctif.
Le reste vient avec l’expérience. Quant à s’inspirer des concurrents, ça ne va jamais très loin ! »

Onyx (ci-dessus) marque donc une rupture dans la recherche de l’identité Peugeot ?
“Nous avions eu avant Onyx le concept SR1 (ci-dessous), un manifeste qui a anticipé les codes de la 208 apparue en 2012.
Mais nous continuons à évoluer constamment comme vous pouvez le voir avec notre nouvelle 508 qui concrétise les thèmes vus sur le concept-car Instinct.
C’est fantastique pour nous de pouvoir aller vers le public avec des propositions très fortes, très identitaires. »

Changer une identité, ce n’est pas seulement changer une calandre ou un regard ?
« Pas forcément. Il y a des fondamentaux qui demeurent et restent intacts dans le temps.
C’est effectivement le cas du regard même si la technologie évolue. Le regard de nos produits reste fort, on peut presque se parler avec une optique Peugeot !
C’est un regard de félin. Mais il n’y pas que ça. Nous avons aussi nos capots forts, les feux arrière avec leurs griffes.
Ce sont des constantes que nous faisons évoluer pour accompagner l’évolution de la technologie.
Les yeux des voitures, ce ne sont plus leurs optiques. Car les optiques, notamment sur e-LEGEND, embarquent désormais une partie de la technologie des aides à la conduite. »

On retrouve pourtant clairement le regard du coupé 504 sur le concept e-LEGEND !
« Nous avons énormément travaillé les optiques du concept et son regard embarque une partie des ADAS.
Le travail reste effectivement inspiré de la 504 coupé.
Nous aurions pu aller plus loin mais nous nous serions éloignés de la célébration voulue pour la 504. »

La Peugeot e-LEGEND repose avant tout sur le fameux équilibre des masses !
« Au design Peugeot, nous avons toujours eu comme base de travail les proportions.
Nous tentons de les peaufiner le plus longtemps possible et le plus loin dans le projet. »

 

C’est la raison pour laquelle Peugeot travaille beaucoup avec le polystyrène ?
« Oui, nous pouvons travailler très rapidement avec ce matériau, nous pouvons enfanter des masses incroyables, parfaites.
Mais nous nous servons également de la réalité virtuelle pour valider les grandes masses avant le fraisage de la maquette grandeur.”

Mais « lire » une masse en polystyrène, c’est compliqué ?
« Non justement ! J’ai l’habitude de dire que si on l’aime, le polystyrène vous le rend bien !
En tant que designer, nous aimons modeler nos idées dès le début du programme.
Dans le passé, nous réalisions des petites maquettes autant que des maquettes échelle 1 en polystyrène.
Je me souviens que lorsque je suis arrivé chez Peugeot en 1993, c’était les débuts de la 3D et cette technique était et reste très efficace.
Le travail avec la clay nous permet également de trouver la subtilité et de la virtuosité dans le langage de forme.”


Travail du volume en polystyrène du projet de la 205 (1983) ici photographié en 1978 sur la terrasse de La Garenne-Colombes avec Gérard Welter.

Nicolas Brissonneau et Peugeot, c’est une longue histoire ?
« J’ai toujours travaillé chez Peugeot, depuis mon arrivée en stage en 1993.
Je sortais de l’École Nationale Supérieure des Arts Appliqués et des Métiers d’Art (ENSAAMA) – Jean-Pierre Ploué mais aussi Thierry Metroz sont issus de ce sérail – , une école où l’on a été formé à une multitude de travaux, hors automobile.
J’ai personnellement appris mon métier de designer avec Gérard Welter (*) qui était alors responsable du design extérieur aux côtés de Paul Bracq qui gérait le design intérieur.

(*) hommage à Gérard Welter : https://www.youtube.com/watch?v=yldbDaQ0skM

 


Lors de l’étude du concept-car RC Hybrid de 2008, avec de gauche à droite : Nicolas Brissonneau à l’époque designer recherche avance de phase, Neil Simpson le designer intérieur du concept, Boris Reinmöller designer ‘exter’ et Bertrand Dantec alors responsable du studio 2 et aujourd’hui responsable design de la nouvelle DS3 Crossback.

Parlez-nous de l’ambiance au centre de style Peugeot alors situé à la Garenne Colombes.
« Le décor, c’est un bâtiment qui fait face à un cimetière.
Un bâtiment rénové à l’époque car il avait été endommagé par l’explosion de la centrale EDF qui lui faisait face !
Nous avions une terrasse au sommet où nous présentions nos maquettes et nos bureaux étaient en dessous.
J’arrive là-bas à une sacrée époque. Il y avait la 306 Maxi, le triplé des 905 du Mans et, côté série, la 406 ! (ci-dessous)

Vous avez plongé directement dans le grand bain !
« Je suis arrivé là très jeune, d’abord en stage. Il fallait que je comprenne le métier, être aussi une force de proposition.
Au début, forcément, on aide plus que l’on propose. Mais j’ai eu beaucoup de chance. On m’a proposé une place au design l’année où j’ai passé mon BTS, à 19 ans.
J’avais la possibilité de rejoindre l’équipe ou continuer mes études et pour prendre ma décision, on m’avait laissé quinze jours.
Je n’ai pas réfléchi longtemps parce que je voulais apprendre le métier. Après mon stage, j’ai intégré le design pour de bon ! »

Sans passer pour un vieux nostalgique, c’était une tout autre époque ?
« Nous faisions tout de manière plus artisanale qu’aujourd’hui.
Mais en même temps, nous avions plus de temps pour concevoir car il y avait bien sûr moins de projets.
C’était très intéressant et surtout passionnant ! »


Présentation de maquettes du projet 407 en janvier 1999, voici bientôt vingt ans…

Quelle est votre première création chez Peugeot ?
« Ma première ‘compétition’ avec les équipes concerna la 607. Ça m’a permis de plonger dans le grand bain avec les designers chevronnés du moment !
Après j’ai eu la chance d’être choisi pour l’étude d’un concept-car ‘break de chasse 306’, ce fut ma première réalisation chez Peugeot.
Et puis il y eu les concept-cars RC Pique et Carreau (ci-dessous), des berlinettes voulues par Gérard Welter, un moment incroyable lorsqu’on a pu monter à bord sur le circuit de Mortefontaine ! Et puis j’ai réalisé beaucoup “d’avance de phase” notamment pour les projets 3008 ou 208, et travaillé sur la nouvelle identité du début des années 2010 avec le concept SR1. »

Un début de carrière de rêve !
« Pour être tout à fait honnête, je vous passe la période où l’on dessine des logos et des monogrammes !
J’ai réalisé celui du coupé 406. Mais plus sérieusement, c’est important de passer par ces stades. Car vous apprenez l’harmonie, l’esthétique, le dynamisme sur un détail qui a une grande importance. C’est très formateur ! »


Et aujourd’hui…
« Après toutes ces expériences, j’ai été nommé ‘Master’.
Chez nous, on s’organise en fonction de l’expérience et du management de manière à pouvoir faire profiter les plus jeunes de notre expérience et de notre passion.
C’est ça qui est fantastique ici, l’équipe optimisée – 10 à 12 designers riches de nombreuses nationalités – est très forte en termes d’autonomie grâce à l’accompagnement des plus ‘juniors’ par des ‘seniors’ et des ‘masters’ ! »

Comment gérer un jeune designer qui est un pur créatif mais qui n’a pas forcément la culture de la marque ?
« Ce n’est pas compliqué. Je me souviens qu’il y a quelques temps lors d’une interview pour le site de “L’étudiant”, j’avais trouvé un mot pour définir le métier en équipe : abnégation. Ce n’est pas forcément un mot fort, mais juste.
J’explique ainsi que je n’aurais pas dessiné le concept-car SR1 comme il l’a finalement été si j’avais été seul.
Aujourd’hui, les jeunes designers qui entrent dans le métier veulent marquer leur époque. Ils ont une approche différente de la nôtre quand nous débarquions chez un constructeur car ils arrivent à un moment où les champs du possible sont bien plus ouverts, avec notamment les interfaces “homme-machine” – IHM – avec toutes ces dalles numériques !
On avait du mal à imaginer cela hier et si nous l’avions imaginé, nous aurions eu quelques difficultés à intégrer la technologie de l’époque, des tubes cathodiques, à bord ! »

Le métier est du coup plus excitant aujourd’hui qu’hier ?
« Pour moi, le métier est incroyablement différent d’hier, du fait de la numérisation et des méthodes de travail.
En revanche, le challenge est plus fascinant qu’au début puisqu’on passe d’un stade d’apprentissage à un acquis qui ne cesse de croître.
Quand on a un ‘back up’ avec cette expérience, on peut dépasser les limites dans nos recherches vers quelque chose de vraiment nouveau. »

L’évolution vers laquelle se dirige l’auto (autonome, interdiction possible de conduire, etc.) ça vous effraye ?
« Je n’ai pas de crainte ! De tous les temps il y a eu des différences d’énergie, des évolutions technologiques et des personnes qui voyait l’auto pour aller d’un point A à un point B et d’autres au contraire pour prendre du plaisir à piloter, avec le bruit d’un moteur, la liberté d’un cabrio….
De tout temps, l’auto a trouvé son client. Demain, nous devrons proposer des produits qui se destinent à cette nouvelle génération de jeunes hyper-connectés. »

e-LEGEND est électrique et légitimée par le passé de la marque. Êtes-vous sensible à la naissance de nouveaux produits électriques sur des bases de voitures ‘classiques’ comme Jaguar le propose avec la Type E 100% électrique ?
« Je serais le premier acheteur de ce type de voiture ! J’y crois vraiment.

Propos recueillis par Christophe Bonnaud. Photos archives de l’auteur et Peugeot Design.


On aperçoit ici de gauche à droite : Jean-Pierre Ploué, patron du design du groupe PSA, Matthias Hossann (responsable des concept-cars) et Gilles Vidal, patron du design Peugeot. Jean-Pierre Ploué met le doigt sur un élément de style que nous devrions retrouver sur les prochaines Peugeot : une arête vive qui meurt subtilement dans le volume de la caisse.

Allez observer de plus près la Peugeot e-LEGEND à Paris au Mondial de l’Automobile du 4 au 14 octobre prochains : https://www.mondial-paris.com/fr/visiteur/auto

Retrouvez toutes les photos de la genèse et toutes les photos de e-LEGEND ainsi que les interviews de ses concepteurs dans le livre
“1968-208 : les 50 ans qui ont changé l’automobile”
publié aujourd’hui même et disponible dans la matinée ici : https://www.bjbeditions.com

 

 

 

 

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