1976-1980 : plongée au cœur des folles années du style Renault

 – Vous lisez le ‘POST’ le plus partagé depuis la création du site LIGNES/auto 🙂 –

On a tendance à penser qu’hier, les studios de design se la coulaient douce : avec en moyenne une vraie nouveauté tous les quatre à cinq ans, le boulot ne devait pas être fatiguant…
Ce n’est évidemment pas la réalité.
On bossait dur dans les centres de style et de maquettage car les outils n’étaient pas développés comme aujourd’hui.

Au début des années 1970, il fallait encore près de cinq ans pour industrialiser une nouvelle voiture.
La preuve avec ci-dessous ces photos d’une maquette de Renault 14 quasi définitive (exécutée par Coggiola en Italie à partir du dessin du styliste Robert Broyer) datées de 1971, alors que le modèle de série est apparu en 1976.
Et encore, il s’agissait là de la maquette de choix du design, donc nous sommes bien après le lancement du programme en termes de style…

Certes, les gammes des constructeurs de 2018 ont été décuplées par rapport à celles de ces années 1970 où l’on se contentait de dessiner des berlines, breaks ou coupés.
Mais quand même, il y avait du boulot chez certains constructeurs, à l’image de ce qui se passait au centre de style de l’ex-Régie Nationale de Usines Renault.
La preuve en images avec cette plongée dans le temps que vous propose LIGNES/auto.
Nous sommes entre l’année 1976 et l’année 1980.
Prenez place avec nous dans cette machine à remonter le temps pour une incroyable virée de quatre années de folie ou furent étudiées les Renault 5 Turbo, Renault 9, Renault Fuego, Renault 25 et Renault Supercinq ! Sans compter d’autres projets mort-nés…

En 1976, l’accélération de projets est concomitante avec la réorganisation des bureaux de style.
Cette année-là, le « style » Renault se scinde en deux entités :
– le « style automobile » sous la responsabilité de Gaston Juchet à Rueil
– le « style avancé automobile et diversification » sous la responsabilité de Jacques Nocher à Nanterre.
La charge de travail que l’on découvre dans ce ‘post’ est telle que l’organisation Rueil vs Nanterre ne permet pas au bureau de style avancé de créer des concept-cars comme les japonais le faisaient dans ces années-là. Nanterre va finalement devenir un studio concurrent de celui de Rueil.

En 1976, c’est le projet 136 qui occupe les stylistes de Renault.
Il s’agit de la future Fuego qui sera finalement issue d’un dessin de Michel Jardin.
Mais bien des propositions furent réalisées à l’échelle 1, comme ces deux maquettes ci-dessus et ci-dessous :

Nous retiendrons de la maquette ci-dessus de ce projet 136 (Fuego) est un avant-goût de la future berline Renault 25 !

Une Renault 25 qui va rapidement envahir elle aussi les deux studios de Rueil et Nanterre.
Ce projet 129 (X29 en interne) débarque effectivement en 1977.

À Nanterre, Renault peut compter sur le designer français Marc Deschamps qui a rejoint la Régie en 1976 après un premier passage chez Bertone et… Ligier.
Marc sera remplacé par Jean-François Venet à la tête du style avancé lorsqu’il prendra la direction du style Bertone.
À Rueil, c’est le programme du renouvellement du haut de gamme Renault (la R25 commercialisée en 1984) qui occupe le terrain en concurrence avec le centre de Nanterre.
Les propositions de Giugiaro et Gandini ne sont pas retenues et c’est finalement celle de Rueil qui sert de base au projet avec un concept dérivé de la Fuego et de sa bulle arrière, chère à Michel Jardin et Robert Opron (ci-dessus et ci-dessous).
On relève sur cette maquette l’enjoliveur plastique qui habille le panneau latéral, inspiré de celui qui ceinturera la totalité de la caisse de la Fuego commercialisée en 1980.

Ce fut une période faste pour les consultants. Giugiaro, Gandini, Trevor Fiore mais aussi des noms reconnus en dehors de l’univers automobile :
Bellini de Milan, Marc Held ou des artistes tels Tuan et Morisson ont collaboré avec la Régie selon le souhait de Robert Opron.
Ci-dessous, une maquette proche du gel de style de la R25 avec un intérieur qui sera enfanté par Marcello Gandini.

Deux centres distincts (Rueil et Nanterre), ce n’est pas une évidence à gérer.
Surtout lorsqu’une multitude de projets affluent, et non des moindres : Fuego, R25, Alpine, Renault 9, Renault Supercinq !
Le regroupement à Billancourt (bien avant le Technocentre…) n’est pas effectif, loin s’en faut si l’on en croit les écrits de Gaston Juchet de l’époque.
Le numéro 2 du style Renault après l’arrivée de Robert Opron en 1975 à la tête du style de la Régie, écrivait alors que « le rêve d’un centre de style unique s’éloigne encore, même si discrètement, on parle déjà de tout regrouper à Billancourt ».

Mais avant d’investir Billancourt, le style Renault s’appuie sur les deux sites de Rueil et Nanterre.
L’atelier de maquettage en cette fin des années 1970 est en plein travail (ci-dessus) sur un modèle important : la Renault 9.
Cette dernière visant le marché américain se départi de l’audace dont a fait preuve la Renault 14 en 1976.
Mais ce programme de R9, la future “Macadam Star” (!!) n’est pas le seul à occuper les deux bureaux de style Renault.
On y découvre aussi une maquette du programme de la remplaçante de la Renault 5 (ci-dessus à l’extrême gauche et ci-dessous) – projet 140 – ainsi qu’une maquette d’un coupé du programme NGA “Nouvelle Gamme Alpine” (maquette blanche ci-dessus).

La Renault 140 (future Supercinq) étudiée à Nanterre à partir de 1978 rappelle certaines propositions du vaste programme VBG dont on a déjà parlé ici.
Il s’agit d’une interprétation moderne du “Véhicule Bas de Gamme” destiné à renouveler par le bas une R5 certes sur la voie du succès mais reposant sur une plateforme vieillissante.
Le “VBG” de Renault se voulait moderne avec un trois cylindres essence inédit et un soubassement de traction avant moderne.
Il va même rouler avec le prototype reprenant le style de la maquette enfantée par Jacques Nocher (ci-dessous) issu du studio de Nanterre.

Mais revenons à nos années 1976-1980.
L’atelier de maquettage, on l’a vu, est fertile en nouveaux programmes.
Outre les programmes Supercinq et Alpine, un projet plutôt banal se mêle aux futurs autobus, camions et fourgonnettes !
C’est la future Renault 9 que l’on aperçoit au centre de la photo ci-dessous.

Pour Marc Deschamps qui travaille avec ses collègues sur l’ensemble des programmes, la Renault 9 lui a beaucoup appris.
Cela peut surprendre, et pourtant… “C’est ici, chez Renault, que j’ai compris que le styliste n’est pas là pour faire carrière à titre personnel mais pour répondre à un problème posé par le constructeur et satisfaire le client.”
“Bernard Hanon qui est devenu le patron de la Régie Renault était de cette trempe : il avait des idées très précises et il n’en dérogeait pas. L’exemple même de cette démarche touchant plus du marketing, c’est la Renault 9. Bernard Hanon la voulait comme elle a été produite : banale.” 

“Et il la voulait ainsi pour concurrencer la Peugeot la 305” continue Marc Deschamps.
“La 305 l’embêtait beaucoup. Nous avons donc fait une voiture très classique malgré d’innombrables maquettes de berline plutôt très originales.”
“Je me souviens d’un dessin de Reiser qui présentait la voiture et un badaud qui disait : ‘’elle est banale’’ et la Renault 9 lui répondait ‘’et toi, t’es pas banal pauvre con’’. »

En 1978, alors que le programme de la R9 est à l’étude, Marcello Gandini fera une proposition osée à la Régie Renault (ci-dessous, dessin de Monholo Oumar) en s’inspirant directement de son concept-car Bertone Ferrari Rainbow dévoilé en 1976. Il était évident que Bernard Hanon ne donnerait pas de suite à cette maquette mais le rôle d’un consultant est parfois de bousculer les lignes !

1976, 1977, 1978, 1979… Le calendrier des nouveautés est rempli jusqu’à ras-bord !
Nous l’avons vu plus haut, il y a dans ce fatras de projets, celui d’un coupé Alpine (ci-dessous).
Le programme NGA – appelé également Alpine A480 – est très ambitieux car il remet en cause les concepts industriels d’Alpine pour propulser la marque vers des objectifs commerciaux bien plus élevés.
Renault songe très sérieusement à vendre ce modèle sur le marché américain. Seuls, les ingénieurs de la firme dieppoise ne peuvent tout prendre en charge.
C’est alors qu’intervient le carrossier Bertone qui dispose à la fois de moyens d’études de style mais aussi d’industrialisation avec une usine qui ne demande que ça : de nouveaux produits pour (sur)vivre.

À l’entame de l’année 1978, Nuccio Bertone vient proposer à Renault et Alpine d’industrialiser les caisses de l’A480 et de les livrer peintes à l’usine de Dieppe qui s’occupe de son côté de la mécanique et de l’assemblage.
Le style de l’A480 nait chez Renault et, en parallèle, au cœur de la carrozzeria italienne.
Alors responsable du design Bertone pour quelques mois encore, Marcello Gandini fera une proposition assez déconcertante en 1978 (ci-dessous)

Cette maquette (ci-dessus) est très éloignée des fondamentaux Alpine mais il ne faut pas oublier que l’A480 devait être vendue aux USA, d’où des boucliers épais et un gabarit généreux…
L’objectif chiffré du programme NGA/A480 (ci-dessous) était de produire – mais aussi et surtout de vendre – une trentaine de voitures par jour, marché américain compris.
Cet objectif était un minimum pour rentabiliser le saut technologique imposé par la fabrication de l’A480 en tôle et non plus avec les méthodes relativement artisanales de l’assemblage des A310.

Mais cet objectif est bien trop important et la direction coupe court au projet : Bertone est remercié et le projet NGA est délaissé au profit d’une simple amélioration de l’A310 qui conduira à l’Alpine GTA V6 GT et V6 Turbo en 1985.

Et puis la Régie a bien d’autres priorités, comme celle de renouveler – enfin !!- la Renault 5.
Ce projet 140 donnera naissance en 1984 à la Supercinq dessinée par… Gandini, heureux retournement de l’histoire !

Mais avant que le designer italien ne trouve la bonne solution pour remplacer la poule aux œufs d’or Renault, les deux studios de style de Nanterre et Rueil ont planché de longues années sur ce programme.
Pour ce projet 140 (ci-dessous), les études menées sur le VBG vont être en partie réutilisées.
On retrouve ainsi sur les premières maquettes de Renault cet esprit “VBG”.
Il faut dire que le programme 140 prend place entre l’arrêt du programme VBG dans sa définition de “petite” R2 et sa reprise pour renouveler la R4 avec un gabarit plus conséquent.

Coincé entre ces deux programmes, la future Supercinq n’en finit pas de partir dans toutes les directions.
Il lui faut pourtant retrouver une sérénité oubliée avec la multitude de projets menés depuis 1976 chez Renault.
À Nanterre, Marc Deschamps tente en 1978 une maquette qui concilie l’impression de compacité de la R5 de 1972 avec une caisse plutôt carrée et performante en termes d’habitabilité (ci-dessous).

Mais ce sera finalement le projet Gandini qui sera retenu pour la Supercinq de 1984.
Marc Deschamps, lui, gère  les nombreux projets de cette période 1976-1980 chez Renault sous la responsabilité de deux grands du design automobile : Gaston Juchet et Robert Opron.
« C’est Bernard Hanon qui a fait entrer Opron, alors responsable du style Citroën depuis 1964, chez Renault en 1975.”
“Il imaginait qu’il serait le type capable de donner un coup de pied dans le système, mais tout n’a pas si bien marché.”
“Opron s’est toujours cru un peu le patron. Au contraire de Gaston Juchet, un type bien, cultivé, qui aimait vraiment l’automobile.”

On peut affirmer sans trop se tromper que c’est l’ultime projet Renault de ces années-là, la petite bombinette R5 Turbo, qui lui a ouvert les portes de la direction du style Bertone.
Car si le dessin de cette R5 bodybuildée a été exécuté chez Renault, la maquette (ci-dessus) a été confiée à la carrozzeria Bertone où se rendit plusieurs fois le designer français.
La R5 Turbo fut dévoilée au salon de Paris 1978 sous la forme d’une maquette non roulante. L’année même où Renault remporta les 24 Heures du Mans…

Le cycle infernal des projets lancés depuis 1976 arrivait à sa fin.
Les projets virent le jour pour la grande majorité d’entre eux :
– Renault 5 Turbo en 1978 puis 1980 en version définitive,
– Fuego en 1980,
– Renault 9 en 1981,
– Renault 25 en 1984,
– Renault Supercinq la même année (1984)
D’autres projets sont restés lettre morte (VBG, coupé Alpine)

Et puis, comme le chante Stromae, “quand y’en a plus, y’en a encore !”
Cette période incroyablement riche fut aussi celle du développement d’un étonnant concept : l’Espace, apparu en 1984.
Mais c’est à lui seul une autre histoire ! (ci-dessous)

1 thought on “1976-1980 : plongée au cœur des folles années du style Renault

  1. C’est très sympa de revenir sur cette période surtout avec des images inédites ! Avec le recul, je préfère la solution retenue pour l’Alpine GTA par rapport au programme NGA ! De même, je ne suis pas sûr que le VBG se serait bien vendu sous cette forme. L’Auto-Journal, toujours bien informé, publiait régulièrement des images des prototypes et déjà à l’époque, je n’accrochais pas du tout ! Surtout comparé à la sympathique et joviale 5 ! Quant à la 9, le bouchon de la banalité a été poussé trop loin ; la 305 était certes assez banale mais avait quand même plus de caractère que la Renault. D’ailleurs, on l’oublie, mais c’était un beau succès commercial pour Peugeot.

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