Hommage à Gaston Juchet. Dernière partie, où il est question de projets mort-nés

Hommage à Gaston Juchet, patron du style Renault de 1965 à 1987 (second d’Opron sur la période 75/84)

Lire la première partie ici : http://lignesauto.fr/?p=5718

Lire la seconde partie ici : http://lignesauto.fr/?p=5768

Dernière partie : 1976- 1987
Où il est question de projets mort-nés et d’un studio de style Renault à New-York…

 

“Robert Opron aimait consulter. Ce furent essentiellement Giorgetto Giugiaro et monsieur Gandini comme stylistes de grand renom.
Goertz, Cumberford, Fiore… mais aussi des designers reconnus, non automobile, comme Mario Bellini, Picard, Marc Held ou des artistes tels Tuan et Morisson.
La consultation de ces derniers qui, bien sûr ne voient pas l’automobile sous le même angle que ceux qui y sont plongés à plein temps, est à priori fort intéressante.
Mais, utilisée avec excès, elle démotiva les stylistes maison, empêtrés dans d’incontournables contraintes et ne produisit pas les résultats escomptés.
La vision de ces créateurs est souvent trop particulière, trop marginale.”


La Kar-a-Sutra conçue par l’architecte Mario Bellini lui a permis de devenir consultant pour le Style Renault en 1978.
Bellini œuvrera également pour Fiat.

“La culture automobile universelle est telle qu’on ne peut s’en abstraire aussi impunément en style extérieur essentiellement.
Qui abandonne le vecteur de vitesse et l’expression de la mobilité n’est pas automobile.”

“Curieusement, on ne passe pas facilement de l’expression du statique (Bellini et Held sont architectes) à celle du dynamique.
Et ceci, on le décèle parfaitement dans le dossier de tout jeune candidat à ce métier avant toute formation.
Gandini, du fait de sa grande compétence technique et d’une expérience acquise chez Bertone conduisait très bien ces démarches innovantes qui posaient les vraies questions aux architectes automobiles de P.Beuzit, chef du service avant-projet avec le « VBG Piccola » (ci-dessous) par exemple.”

“Jean-François Venet, ancien d’Opel après deux ans à Rueil, remplace Marc Deschamps (parti chez Bertone) à la tête du Style Avancé.
Jean-Paul Manceau prend la direction du style Renault Véhicules Industriels et Diversification dont le champ d’action s’étendait des tracteurs à Bernard Moteurs en passant par les cycles Gitane, Renault Marine et même la robotique.
Il était vraiment impressionnant de se retrouver au détour d’un « panneau écran » au style à découvrir un car FR1 ou une cabine du camion Magnum (ci-dessous).
Jamais il n’avait été construit de maquettes aussi imposantes !”

“Durant la période un travail considérable sur les VBG (Véhicules bas de gamme) suivit l’élaboration trop sage du couple R9/R11 et, d’une invraisemblable succession de cahiers des charges, émergèrent la Super 5 puis la Clio.
Par ailleurs, Giugiaro et Gandini ayant été éliminés au cours d’une première sélection, Rueil et Nanterre s’affrontèrent en haut de gamme du projet X29 sur deux versions d’un même thème, caractérisé par un hayon à bulle dont nous avions usé sur la Fuego, bébé de Michel Jardin.
En sortit le modèle étudié à Rueil, la Renault 25.” (Ci-dessous)

“Nous eûmes moins de chance ou peut être moins de talent dans les programmes R19 et R21 puisqu’il nous a fallu travailler avec Giugiaro.
Celui-ci avait en effet un faible pour les voitures à l’arrière très resserré et haut.
Le bas de la lunette était dessiné très haut dans le volume et à notre point de vue, alourdissait considérablement la masse arrière.”
C’est sur ce plan que nous sommes intervenus sur les deux projets.
Sur la R21 (ci-dessous), nous avons modifié la découpe et le dessin du capot arrière autoclave pour alléger la vue en élévation de l’aile arrière. Ces évolutions lui furent alors présentées et, du bout des lèvres, il nous donna son approbation.
C’est toujours difficile on le comprend de faire sortir un styliste de sa propre vision.”

“Les quelques années de notre collaboration avec American Motors furent bénéfiques et nos relations avec le bureau de design dirigé par Dick Teague (ci-dessous appuyé sur la portière conducteur de la Pacer) excellentes.
L’usage intensif de la clay pour la totalité de l’habillage intérieur, la présentation de la gamme des couleurs sur des quarts de maquettes d’intérieur, l’utilisation du Dinoc, pellicule plastique permettant de simuler une laque brillante, furent l’objet de toute notre attention.”

“Le studio de Detroit participa d’ailleurs à l’étude R21 en nous envoyant un binôme bicorps-tricorps pour les premières sélections et les clinics.
Il faut dire qu’une équipe ayant la capacité de présenter la gamme des prototypes « Cavalier » par exemple et de sortir la fameuse « Pacer » faisait preuve d’une étonnante singularité dans le fief de l’automobile américaine.
Rober Opron envisagea de créer un studio de style alternatif en collaboration avec American Motors.
Plutôt qu’en Californie, Dick Teague lui conseilla New York.
Les premières études d’implantation eurent lieu en 1982-1983. Il se trouva que ce n’était pas le bon moment.”

“La situation de Renault USA allait vite être défavorable à cette initiative dont l’impact était difficilement prévisible et mesurable.
Il lui fallut lâcher prise.
La fin du rêve américain de Renault accéléra le départ de Robert Opron. Je lui succédais fin 1984.
Le Style Renault était peut-être encore incapable de se suffire à lui-même en moyens de réalisation, mais il était fort efficace et de grande qualité.
J’en gardai la structure et les leaders.”

“Durant ces quelques trente-cinq ans, de la Colorale à la « W60 » qui donna la Twingo, les études et projets furent innombrables et d’une étonnante diversité.
Beaucoup sont restés dans l’ombre : 114, 120, H, le véhicule de sécurité BRV (ci-dessus).”

“Nous avons aussi créé le pick-up et le coupé R18, le coupé R5 (ci-dessus), l’Alpine 3L, la N.G.A (Nouvelle Gamme Alpine), le V.V.A…”


Deux des projets mort-nés et pourtant intéressants à plus d’un titre : le programme de la Nouvelle Gamme Alpine ci-dessus et le V.V.A. (Véhicule Vert Alpine) ci-dessous précurseur -qui sait- d’un futur SUV d’Alpine dans le futur ?

“Sans compter les huit maquettes de concept-cars de la fin 1986, les innombrables « VBG » (ci-dessous) jusqu’aux « W60 »…
Mais n’oublions pas certaines voitures au losange que vous côtoyez familièrement dans la rue : Clio, Safrane, etc.”

“Toutes ont enrichi d’une immense expérience un talentueux quintette, resté fidèle à Renault, composé de Martine Chevillot, Michel Jardin, Jean-Paul Manceau, Piero Stroppa et Jean-François Venet, ce qui leur permit d’accéder à d’importantes responsabilités qu’ils assureront avec plaisir et passion, comme ce dur métier l’exige, avant que, à mon départ en retraite le 31 décembre 1987, le « Centre de Style Renault » devienne « Renault Design Industriel »…”

 

BONUS :
Quand Marc Held parle en 2013 de son passage chez Renault pour le site Telerama
https://www.telerama.fr/scenes/marc-held-pionnier-du-design-on-ne-vendait-rien,102543.php

“Ça payait, il y avait du fric pour faire des voitures, un argent absolument fou.”


« J’ai travaillé pour Renault pendant cinq ans.
Ça a commencé comme ça : j’étais en train de dîner chez des copains, on parle de voitures, je dis que je les trouve moches, dégueulasses, etc.
Il y avait un monsieur qui était là, et j’apprends plus tard que c’était Bernard Hanon (ci-dessous), le président de Renault !”

“Effectivement, quelques jours après, il me demande de venir le voir.
Je rencontre les ingénieurs, il m’explique les contraintes exigées pour les nouveaux modèles. Renault demande alors à des différents designers de travailler sur le même programme : Giugiaro en Italie, et moi en France, avec le bureau d’études maison en parallèle.
Ça payait, il y avait du fric pour faire des voitures, un argent absolument fou.
J’ai aussi collaboré avec un service de prospective. C’était passionnant. On faisait des études à vingt ou trente ans. On imaginait des choses qui existent maintenant, comme la conduite automatique. J’ai créé dans ce service la “mère” de l’Espace, qu’on a appelée la Méridienne. Nous avons construit mille voitures pour tester le concept. Et c’est ensuite Matra qui l’a fabriquée.
J’ai dessiné plusieurs modèles de voitures, dont la Renault 25. Je rends mes dessins à Opron, le patron du style, et quelque temps après, il me dit : “Viens voir”.
Je me rends dans le saint des saints, c’est comme chez le roi : tout est verrouillé, il faut porter un badge, et des maquettes de voitures sont couvertes par des bâches.
Il en découvre une et me dit : “Tu vois, j’ai pris ton avant, l’arrière est celui de Giugiaro, et l’intérieur c’est celui de Machin”. C’était terriblement frustrant.
Au bout de cinq-six ans, Opron me propose de monter un atelier de design de voitures. J’ai dit non.
J’ai quitté Renault. Il n’y avait pas de courage, c’était toujours le plus petit commun dénominateur qui l’emportait.
La DS, elle, a été dessinée par une seule personne. Alors que là, il fallait réunir le marketing, le service truc, et à la fin sortait un objet gris. »

 

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