On pleure le 75 et le C42…

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J’ai travaillé trois ans ici, au siège de Peugeot sis au 75 avenue de la Grande Armée. Un siège historique puisque c’est là, tout près de l’Arc de Triomphe et encore plus près de la porte Maillot à Paris que Peugeot a construit toute sa légitimité et a vécu pendant près de 40 ans. Mais ce siège a piteusement été vendu alors que le groupe traversait une terrible tempête économique qui a failli l’étouffer. Le 1er septembre dernier, 600 des 1300 salariés qui vivaient ici ont intégré le tout nouveau siège social de PSA à Rueil Malmaison. Les autres ont pour la plupart migré à Poissy.

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Vide, désespéremment vide…

Hier, je suis (re)passé devant « mon » 75 avenue de la Grande Armée, là où pendant trois ans j’étais fier de pousser les gigantesques portes vitrées du hall d’accueil, fier de contempler chaque matin cet immense hall avant de badger pour filer dans les étages tous identiques. A chaque fois, avec le petit regret de ne pas avoir connu ce vaste espace lorsqu’il mettait en majesté les 404 ou 204 ou encore lorsque les hôtesses d’accueil passaient huit heures assises sur leurs sièges incroyablement seventies devant un bureau à peine pollué par quelques brochures ! Ça changeait de mon enfance où je devais me contenter d’arracher un catalogue de R5 à un vendeur sympathique installé à l’arrière de son Estafette. Ce grand hall du 75, je vous le promets, ça avait de la gueule. Vous n’entriez pas n’importe où : c’était chez Peugeot.

limited-edition-eur65000-peugeot-swildens-deskABeau, définitivement beau…

En 2010, lorsque je venais bosser, un gros Lion scintillant de mille feux me toisait alors que la moquette du salon située à gauche de l’entrée énumérait les différents modèles à vos pieds : 201, 402, 306, 204, 504, 206. J’hésitais à jouer à la marelle sur ce grand tapis que je croyais tapis de jeu : le sas d’accès au personnel juste à côté était également franchi par les membres de la famille Peugeot.  Il fallait donc que je reste corporate; alors pas de marelle ! Déjà que je ne respectais pas franchement le code vestimentaire du groupe (chemise bleue, costume bleu) avec mes chemises à fleurs. Sans cravate. Mais j’étais bien ici, j’aimais aller bosser. Oui, j’amais ça…Siège social de Peugeot SA à Paris

Je ne suis pas du genre à pleurer le passé. Le “c’était mieux hier” ne me convainc pas. Je pars du principe que demain sera toujours mieux. Ce qui se vérifie aussi ! Hier, je suis donc repassé devant le 75 et je n’aurais pas dû. Car il n’y a plus rien. Le “75” a été vendu 250 millions en avril 2012, soit environ la moitié du coût de développement d’un nouveau produit. Avec, à la clé, des économies à venir de 10 millions par an pour le groupe…
Il ne reste plus rien d’une si grande histoire dont les murs aujourd’hui dénudés ont tout entendu. Il n’y a plus rien de Peugeot ici, sauf peut-être une âme désormais prisonnière et abandonnée qui ne comprend rien aux décisions prises voici peu, de déserter les lieux. Une âme enfermée à triple tours derrière des barrières et des chaînes indignes, piégeant le 75 dans sa propre geôle. Oui, indigne. Et pas de traces de souris qui, dit-on, avaient contraint les salariés à ne pas grignoter dans leurs bureaux de peur d’attirer les petites bêtes. Bon sang, l’emblème de Peugeot est un lion, pas un éléphant !

20180118_114356L’entrée principale, où les plus illustres représentants de Peugeot comme les plus modestes salariés sont passés, est close…

20180118_114256Des grilles fermées, du fer, des barrières pour interdire l’accès. L’âme du lieu se retrouve prisonnière…

20180118_114326Des grilles, encore. Fermée aussi l’entrée du parking. A gauche, il y avait la cantine où nous n’avons jamais eu de lion à manger…

Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à l’Atelier de Louis Renault si pieusement conservé par le concurrent Renault. Il ne faut pas exagérer non plus, hein ! me direz-vous. Ce ne sont que des vitres et du béton, et Peugeot a déménagé depuis septembre dans un super bâtiment (voir ci-dessous les splendides salles Open-Space…). Et comme on le murmure à la SNCF, de nouveaux locaux motivent. Ce bâtiment signé par l’architecte Jean-Michel Wilmotte aura coûté 35 millions d’euros mais PSA n’en est que locataire. Ce lieu « répond aux conditions les plus exigeantes sur le plan environnemental avec des aménagements fonctionnels, modernes et conviviaux qui reflètent notre volonté de favoriser l’agilité, la collaboration et la créativité des équipes », selon le directeur des ressources humaines, Xavier Chéreau cité en septembre dernier par notre confrère Alain-Gabriel Verdevoye dans les colonnes de Challenge(s).

6Bienvenue dans les locaux du nouveau siège social de PSA à Rueil. Modernes mais manquant de chaleur, un rien aseptisés…

Mais, comme l’écrivait Alain-Gabriel concernant ces nouveaux locaux de Rueil, « derrière cette façade triomphaliste, dans la réalité ça grogne ! Personne n’a de bureau attitré…. Sauf le président Carlos Tavares. Au programme : aucun objet personnel. Le dernier arrivé s’assoit là où il peut. Chacun doit donc trimbaler son ordinateur en permanence, le téléphone n’étant d’ailleurs utilisable que lorsque celui-ci est allumé. Frugalité, économies et austérité. Pour faire moderne, c’est bien entendu le règne du zéro papier. Malgré la numérisation d’une partie des archives, PSA risque par conséquent de “perdre une partie de sa mémoire historique”, se lamente un responsable. Autre désagrément, prétendument écologique : lorsque le soleil chauffe trop les locaux, les stores se ferment automatiquement pour éviter de trop climatiser le siège. Résultat : il faut travailler à la lumière électrique ! Bonjour tristesse. C’est le paradoxe des immeubles “verts” prétendument intelligents. PSA n’est d’ailleurs pas si sûr de l’acceptation par son personnel de cet univers aseptisé ! La preuve : la terrasse est fermée, officieusement par peur d’éventuels suicides ! »

Alors, à défaut de terrasse, j’ai plongé hier dans la gueule du métro de la Porte Maillot, un peu hagard d’avoir vu “mon” 75 dans cet état. Je n’ai pas pu le libérer. J’ai juste collé mon nez sur les immenses vitres – comme je le faisais tout môme pour voir “à combiem ça allait” la R16 TS de mon voisin – et je n’ai même pas pu humer l’odeur de ce grand hall, de ce grand Monsieur qu’était cet espace vivant. Mort, donc, aujourd’hui.
Quelques minutes plus tard, j’ai quitté le tuyau souterrain du métropolitain pour émerger sur les Champs Elysées, devant le bâtiment de Citroën : le C42. Décidément, je n’aurais vraiment pas dû. L’historique lieu voulu par André Citroën – en personne – sur la plus belle avenue du Monde a également été déserté. Vidé d’une histoire encore plus intense que celle du 75 car trouvant ses origines en 1928. Voici 90 ans !! Mais qu’est-il donc arrivé à ce groupe qui, paradoxalement, reprend des couleurs aujourd’hui après avoir acté la fermeture de ces illustres lieux de mémoires ? J’ai fini ma journée KO.

20180118_120546Terrible : le C42 , immeuble légendaire de l’histoire de Citroën a également été déserté…

 

 

 

 

 

 

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