Gérard Welter, 31 janvier. Un an déjà…

Paul Bouvot fut son maître. Lui fut son disciple attentif, passionné. Et doué.
Poussé par une énergie que même la vie n’arrivait pas à épuiser.
Jusqu’au 31 janvier 2018, quand Gérard Welter s’est éteint à l’hôpital, voici un an.
Voici les ‘posts’ publiés alors…

Visionnez ici l’hommage rendu à ce grand Homme du style : https://www.youtube.com/watch?v=yldbDaQ0skM

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Gérard est entré chez Peugeot à l’âge de 18 ans, en 1960 avec son diplôme de staffeur fraîchement acquis au sortir de l’école du Gué à Tresmes. Au style, il découvre des processus de maquettage datant de l’après-guerre. Il balaie tout du haut de ses 20 ans sous l’œil amusé de Bouvot. Le polystyrène fait son entrée dans les salles du style à la Garenne-Colombes car « avec ce matériau, on peut aller vite pour ébaucher un volume, une idée » disait-il. Aller vite…

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Gérard Welter était retourné dans son lycée du Gué à Tresmes lors de la réalisation de l’ouvrage qui lui a été consacré en 2009.

Gérard Welter avance, court même. Vers deux vies : celle de patron de style Peugeot qu’il deviendra après le départ de Bouvot, et celle de concepteur de ses propres voitures pour les 24 heures du Mans, dès 1976. D’abord avec son compère Meunier puis avec toute son équipe de fidèles auxquels il insuffle cette énergie communicative et à qui LIGNESauto rend hommage aujourd’hui. L’essence même d’une vie pour Welter. L’équipe WM (puis WR) réalisera des prouesses sur la piste mancelle dont une quatrième place en 1980, le record des 405 km/h en 1988 et la pole position en 1995.

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Le retour aux 24 Heures du Mans 2008 tant espéré n’a pas lieu…

Au style, Gérard bouscule tout sur son passage : les ingénieurs, les règles, la convenance et même Pininfarina qu’il va concurrencer avec « ses gars » pour réhabiliter avec courage et abnégation le design Peugeot. Evidemment, il y eut la 205 de 1983. L’arbre qui cache une forêt de réussites tout aussi importantes. Honda a bien tenté de le débaucher, sans succès. Gérard Welter n’a pourtant jamais eu la carrure d’un designer tel qu’on l’imagine aujourd’hui, mais celle d’un battant aux connaissances qui débordaient largement le cadre de son métier premier. Une sacrée carrure professionnelle et des mains – des pognes ! – de sculpteur. Des mains plutôt taillées pour ferrailler avec l’acier, l’alu et la matière. Quelle qu’elle soit.

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La matière et le volume, ce duo qui a guidé Gérard Welter tout au long de sa carrière, avec succès. Le Lion a bien été obligé de le pousser vers une retraite méritée en juillet 2007. 47 ans de fidélité à la marque française, c’est géant et inégalé ! Gérard Welter a donc continué d’imaginer de nouvelles voitures et de nouveaux concepts, chez lui, à Thorigny-sur-Marne où il avait implanté ses bases dès son plus jeune âge. Des voitures pour la route, la ville ou la piste. Il recevait encore récemment ses amis au volant d’un drôle de bolide urbain électrique doté de suspensions typées compétition et aux performances insoupçonnées ! Sergio Pininfarina disait de lui « qu’il savait soutenir ses projets de style tout en ouvrant le dialogue. Son profond attachement à Peugeot a sans doute été précieux pour la marque et je suis sûr que tous ses collaborateurs garderont de lui la plus haute considération. »
De projets en projets, il a embarqué avec lui des personnalités aussi diverses que des patrons, des pilotes, des stylistes, des techniciens… Bref, embarqué avec lui des amis, des vrais, qui pleurent depuis un an déjà ce dernier des Mohicans…

CHEZ LUI 2007

QUAND GERARD WELTER RACONTAIT SON DERNIER JOUR A L’ADN…

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Gérard Welter est décédé voici un an, le 31 janvier 2018. Nous avions publié à cette date un extrait de l’ouvrage qui lui a été consacré en 2009 et qui raconte le dernier jour de Gérard au design Peugeot avant de prendre une retraite très active. Extraits :

Dépliez devant vous un plan de Paris et de ses environs. Face à vous, la Capitale s’étale en seulement deux dimensions bien réductrices de l’éclat de cette ville majestueuse.
Un pictogramme indique l’emplacement de la Tour du grand Gustave, un trait bleu ondule et matérialise la Seine, artère vitale de la cité alors qu’un ovale presque parfait ceinture Paris. C’est le périphérique inauguré en grandes pompes voici trente-cinq ans et devenu depuis l’une des routes les plus meurtrières de France.
Difficile à croire lorsqu’on y roule la journée à moins de 15 km/h…
Paris prend la forme d’un cœur qu’on aime souvent et déteste rarement, sorte de ventricule gauche et droit séparés par une Seine-veine bleue.
Si vous portez votre regard légèrement à gauche, en descendant un peu –mon prof de géographie aurait dit « au sud-ouest »- vous découvrirez Vélizy et son aérodrome militaire.  C’est ici qu’ont roulé quelques Matra Sport-Prototypes pour leur déverminage, suivies quelques décennies plus tard par le premier prototype de la Peugeot 908 du Mans…
Jouxtant cet aérodrome, un vaste complexe abrite une partie des bureaux d’études du groupe PSA Peugeot-Citroën.
On a commencé à parler design dans ce lieu secret à la fin des années 60, lorsque le bureau de style de Citroën, jusqu’alors logé rue du Théâtre à Paris, fut déménagé ici, en pleine genèse de la Citroën SM.
Depuis, Peugeot a repris sous son aile (allégorie plutôt osée pour un Lion…) la marque aux chevrons et un fabuleux centre de design et d’études ultramoderne a été implanté le long de la « N118 ». Il a pour nom ADN : Automotive Design Network et regroupe depuis 2004 les bureaux de design d’Automobiles Peugeot et d’Automobiles Citroën.

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Sur la terrasse Peugeot du centre de design de l’ADN

Chaque marque dispose de deux studios de design distincts, soit quatre studios à l’ADN, gérés par Jean-Pierre Ploué, patron du style Citroën depuis l’an 2000 et par Gérard Welter, styliste (ou sculpteur, voire les deux…) Peugeot depuis… 1960 !
Vous avez laissé le plan de Paris ouvert ? Alors orientez votre regard vers la droite, à l’Est de la région parisienne, entre la porte de Bercy et Disneyland Paris, à une quarantaine de kilomètres du périphérique. A mi-chemin, la ville de Montfermeil où les Pescarolo ont vécu et où le môme Henri a fait ses premiers tours de roues dans la… Peugeot familiale.
A quelques kilomètres de là, à Thorigny-sur-Marne, Gérard Welter a vécu toute sa jeunesse, a bâti sa maison, son atelier pour ses protos du Mans.
Si vous zoomez en arrière, la distance entre Thorigny-Sur-Marne et Vélizy vous semblera aussi ténue qu’un chas d’aiguille. Pour un banlieusard, c’est au contraire l’infini. Pour ne pas tomber dans l’enfer des embouteillages quotidiens, il n’existe qu’une seule solution : lever le camp très tôt.
C’est pour cela, entre autre, que Gérard Welter, patron du style Peugeot depuis 1988, se lève tous les matins à 5h00.
Comme tous les jours, le réveil sonne tôt et sont de grosses pognes qui l’éteignent, des mains de sculpteur. Ce jeudi 5 juillet 2007 un peu spécial est le dernier jour que Welter passera avec sa casquette de patron du style Peugeot…

« Ce matin là, j’ai la tête vide, j’ai vraiment bien dormi… Je n’ai rien préparé de particulier. Pas de cravate fétiche, juste un costume foncé que j’aime bien. » Un petit salut amical au chien Sacha… « Et puis je prends la route, le « train automobile » des autoroutes de banlieue.» A bord du  coupé Peugeot 407 noir immatriculé dans le Doubs, la radio passe de France Info à Fun Radio. «J’écoute Fun parce que l’une de mes filles l’écoute souvent… Arrivé là bas, je me gare à ma place au troisième sous-sol de l’ADN, aux côtés des emplacements de la 207 RC de Jérôme Gallix et de la 307 CC de Keith Ryder. J’arrive à 6h30. Il n’y a personne. Je suis toujours le premier à réveiller les lumières !»

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Gérard, conquérant, sur le parvis de l’ADN, centre de design PSA

L’ambiance des bureaux de design désert a quelque chose d’irréel.
«Je lis mon courrier, je remplis quelques papiers dans mon bureau. Il n’est pas vraiment le mieux situé, plutôt centralisé. J’ai pris cette place pour laisser les meilleures aux autres, du côté de la lumière car je savais que je partirais avant eux. Je fais le tour des deux studios de design et les heures passent. Je vais voir quelques collègues. Nous discutons de nos problèmes. Nous allons boire un café au distributeur, car la cafétéria n’est pas encore ouverte à cette heure.»
Un jour presque normal. A neuf heures, la ruche s’anime. Tous les stylistes Peugeot de l’ADN et ceux du centre technique de Sochaux se retrouvent autour d’un petit déjeuner pour un «au revoir» qui, pour Gérard Welter, met un terme à quarante sept ans de fidélité à la marque. Du jamais vu dans l’univers du design où ces postes sont souvent occupés par des stars du « life style » rarement aussi dévoués à une marque.
« Ce jour là, j’avais prévu de ne pas faire de discours de départ, ni même de manifestation spécifique. Comme je m’en vais mais que par ailleurs je reste quand même consultant pour donner un coup de main à Jérôme Gallix, j’avais décidé de ne pas faire de pot… J’ai quand même invité tout le personnel du style Peugeot pour un petit déjeuner. L’administrateur du style a organisé tout ça. A 9h00, me voilà devant mes troupes, c’est évidemment émouvant…
Je pars dans un discours et comme toujours dans ces cas là, je n’entends plus rien, je ne vois plus rien et je ne m’occupe que de ce que j’ai à dire. C’est la meilleure façon de rester concentré ! J’ai expliqué comment nous en étions arrivés là. Je parle de Robert Peugeot qui me demande voici sept ans de trouver mon successeur. Des candidats à ma succession, il y en a eu beaucoup, tous plus brillants les uns que les autres. En fin de compte, nous avons choisi Jérôme. Pourquoi lui ? Je l’ai connu chez Peugeot bien avant qu’il nous revienne comme numéro 2. Il avait démontré à l’époque des qualités certaines.
Et puis surtout, il m’avait alors confié qu’il n’avait rien à cacher, qu’il était venu pour me remplacer. J’avais trouvé ça plutôt amusant à l’époque… Quand il a fallu trouver l’oiseau rare, je me suis rappelé de ses propos ! Je l’ai contacté à sa société Artware et il nous a rejoints tout de suite. Mais ça, c’était il y a cinq ans ! La cohabitation a donc duré longtemps mais au final, elle a été plutôt positive, certes avec des hauts et des bas, quelques divergences, mais aujourd’hui avec le recul, nous pouvons affirmer que ça s’est plutôt bien passé. Il a accepté ces fameuses cinq années et c’est vrai que pour lui, ça a été long. J’ai expliqué à mes troupes que l’important, c’était de garder la cohésion de l’équipe. Le chef doit être fier de mener ses troupes à la victoire car la victoire personnelle n’existe pas. C’est toujours celle d’un groupe, de connaissances mises en commun ».

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Avec sa garde rapprochée. Jean-Christophe Bolle Reddat qui va, avec toute l’équipe “honnorer  sa mémoire avec la même énergie”…

Un discours qui change radicalement de ceux de certains des patrons de design mondiaux qui aiment au contraire se mettre en avant. « Mes confrères ont bien raison d’agir ainsi si cela leur réussit ! Vous savez, je pense sincèrement que je n’ai pas grand-chose à regretter à être resté toute ma carrière chez Peugeot. On est pourtant venu me chercher plusieurs fois mais je suis resté fidèle à la marque. Je me souviens par exemple de propositions japonaises, notamment venant de Honda. Nous nous sommes vus plusieurs fois et en fin de compte, j’ai demandé l’avis de mon père. Il m’a dit : « tu as une situation claire, qu’est-ce que tu vas aller t’emmerder ailleurs ». J’ai senti que pour lui, ce n’était sans doute pas intéressant de me voir partir ! Je suis resté auprès de lui. En fait, j’ai des racines très profondément ancrées ici, dans ma région ».
Christophe Bonnaud. Photos Patrick Sautelet

QUAND GERARD WELTER RACONTAIT SA PREMIERE RENCONTRE AVEC LES “FARINA”…

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Le centre de style en 1965. En arrière plan, le dessin d’un “break de chasse” qui ne passera pas inaperçu auprès de Pininfarina qui le copiera pour créer la 504 Riviera en 1971…

Pour Gérard Welter, le nom de Pininfarina est déjà sur toutes les langues lorsqu’il arrive en 1960 chez Peugeot. Et pour cause, voilà près de dix ans que l’accord entre le constructeur français et le carrossier a été signé, c’était en 1951 pour le développement de la 403 qui sera révélée en 1955. Et lorsqu’il débute ses travaux à la Garenne Colombes, c’est sur les feux de la 404, un modèle inédit dessiné par… Pininfarina. Pourtant, en interne chez Peugeot, Paul Bouvot et sa petite équipe ne ménagent pas leurs efforts et œuvrent en bonne intelligence sur les projets en cours mais toujours avec cette concurrence prestigieuse et sans doute un peu lourde à supporter.

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La terrasse de La Garenne avec Gérard de dos en chemise blanche, Bouvot face à lui et, au fond, quelques représentants de Pininfarina.

“Au début, cette collaboration avec Pininfarina me passe un peu au dessus de la tête. Certes, je vis ça de l’intérieur mais je n’ai pas de responsabilité à ce moment là. Je sais que Paul Bouvot était à la fois contrarié parce qu’en compétition avec Pininfarina et à la fois fier de se trouver en concurrence avec une telle signature. C’était ambigu. J’ai connu Battista Pinin Farina qui est venu nous voir lorsque nous travaillions sur le projet de la 204. Il avait amené sa maquette chez nous et c’est lui qui nous l’avait présentée. Je me souviens très bien des conditions dans lesquelles nous avions organisé cette confrontation. Elle se déroulait au CEP de la Garenne Colombes, sur le palier du premier étage qui avait été pour la circonstance entièrement dégagé de toute activité. En ce temps là, il n’y avait pas de salle dédiée à la présentation des projets en cours alors nous allions sur le palier ! C’était archaïque… Nous installions des tables, des marbres pour les maquettes et le jour de la présentation, il y avait un virtuose du chariot élévateur qui venait avec ses fourches dégager tout l’espace possible afin de présenter les deux projets, celui de Pininfarina et le nôtre. C’était amusant, parce qu’il ne fallait rien abimer. Ça passait jute mais nous essayions d’opérer rapidement. Pour nettoyer les sols de toute la poussière, nous arrosions le plancher. Les stylistes et compagnons donnaient un coup de main, ce n’est pas comme maintenant ! Et nous voilà en train d’installer les deux maquettes. Celle de Farina était elle aussi en plâtre et c’était très bien ainsi car ce consultant prestigieux nous apportait une certaine crédibilité : nous avons pu continuer à opérer nous aussi avec des modèles en plâtre.”

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Battista Pinin Farina

“Le jour de la présentation des maquettes de 204, je vois arriver un personnage incroyable, avec des cheveux aux reflets bleutés : c’était Battista Pininfairna. J’étais impressionné parce que c’était un artiste, quelqu’un de différent, le genre de personnage que j’adore ! Il est venu s’exprimer, expliquer ce que ses stylistes avaient voulu interpréter. Moi, j’étais dans mon coin, j’ai vu toute cette scène avec beaucoup de respect et de plaisir à la fois.”
Et puis, Gérard a à son tour été confronté aux visites de Pininfarina, avec le fils de Battista cette fois, Sergio Pininfarina : “Quand les “Farina” venaient nous rendre visite, ils avaient accès à tous nos bureaux et se baladaient dans nos locaux. Enzo Carli et Sergio Pininfarina faisaient le tour des bureaux d’études, regardaient les études de nos stylistes, observaient les maquettes et repartaient chez eux ! C’était devenu pour moi insupportable. J’ai réussi à convaincre Paul Bouvot à mettre un terme à ce type de visite. Par la suite, lorsque Enzo Carli et Sergio Pininfarina venaient dans nos locaux, ils n’avaient accès qu’aux maquettes de style du programme en cours. Chez nous, la cohabitation avec PininFarina a toujours été très délicate. Cela ne m’a jamais empêché d’avoir du respect pour eux mais nous ne pouvions pas, au style Peugeot, se laisser étouffer comme cela. Vous savez, il y a parfois de bonnes idées qui peuvent naître de ce côté-ci des Alpes. Il est vrai que des sociétés comme celle de Pininfarina ont le loisir de voyager partout à travers le monde avec une vision du domaine esthétique de l’ordre de l’expertise. De leurs incessantes visites, ils peuvent forcément retirer un avantage extraordinaire lorsqu’il s’agit d’établir la synthèse d’un projet ».

 

LIGNES/auto s’est nourri des rencontres avec Gérard Welter et n’oublie pas ce grand homme.
La majorité des photos de cet article sont de Patrick Sautelet que l’on n’oublie pas non plus…

2 thoughts on “Gérard Welter, 31 janvier. Un an déjà…

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