Hommage à Jean-François Venet, un très grand Monsieur du design.

Jean-François Venet (1946 – 2015) fait partie de ces grands designers français dont la discrétion n’avait d’égal que son talent. Alors qu’aujourd’hui le design Renault est dirigé depuis janvier par un nouveau directeur, français lui aussi en la personne d’Alexandre Malval, et qu’il a été rejoint par Romain Gauvin comme responsable de l’Advanced Design, nous avons pensé qu’il était temps de rendre hommage à Jean-François Venet : il a lui aussi été responsable un temps des concept-cars chez Renault à la grande époque de Patrick le Quément. Cet hommage un peu plus de dix ans après sa disparition dépasse les frontières du seul design automobile. Remontons le temps, une fois encore…

Ce matin-là, Jean-François Venet quitte sa maison de Vauhallan de bonne heure, comme d’habitude. « C’est lui qui allumait le premier les lumières le matin et les éteignait le soir » se souvient sa fille Céline. Dans sa voiture, point de dossier ou d’esquisses de futures Renault. Le designer charge ce jour-là des… ballots de paille ! Arrivé à Boulogne, dans les locaux du design Renault, Jean-François rejoint ses acolytes de jeu pour transformer le bureau de Jean-Paul Manceau (responsable du style des V.U.) en poulailler : des poules vivantes s’y incrustent, pendant que des œufs sont cassés sur le mobilier et que la paille est répandue au sol ! On savait vraiment se détendre à l’époque au style Renault !

Céline confirme qu’ils n’hésitaient pas à mettre en scène d’énormes blagues à l’époque : « je me souviens qu’ils avaient transformés le bureau d’un de leurs collègues en un endroit pas très accueillant, en récupérant des toilettes turques dans l’usine désaffectée de l’Ile Seguin. » Imaginez la tête du gars qui s’est retrouvé avec ça en ouvrant sa porte ! Les départs en retraite étaient également hardiment célébrés. Celui de Jean-François, en 2006, a vu son bureau se transformer en green de golf, une passion qui touche alors toute la famille.

Martine, la femme de Jean-François se souvient « que même s’il n’avait aucun regret de partir, ce n’était pas drôle pour lui car c’était quelqu’un de tellement impliqué dans son travail ! Il a alors profité de sa retraite pour revenir à ses premières amours. Il a repris le dessin, notamment les aquarelles. Il était tellement habité par sa passion que même à la maison lorsqu’il y avait des travaux, il allait voir les ouvriers et il embrayait sur l’automobile. Même avec les postiers, tout le monde ! C’est certain que ça avait de bons côtés, mais pour une épouse, ce n’était pas facile tous les jours !” Jean-François Venet avait deux passions ancrées en lui. L’automobile bien évidemment, mais il ne faut pas oublier sa formation classique aux beaux-arts. Ses aquarelles (ci-dessus) s’appuient sur des thèmes bien précis. L’automobile, avec notamment des cartes de vœux uniques et dédiées à chacun de ses destinataires (« il s’y prenait deux mois à l’avance pour dessiner chacune d’elles » se remémore Céline) ; le Maroc, apprécié par le couple Venet mais aussi le Japon (ci-dessous) où sa fille Céline et Frédéric Duvernier, son compagnon, passeront trois ans au design Nissan.

Ajoutons aussi sa passion pour les chats qu’il prendra le temps d’esquisser durant sa retraite ! Et puis il y a SA Traction Citroën ci-dessous, une voiture que Martine lui offre alors que le couple vient de rentrer en France après un début de carrière en Allemagne. « En 1976, j’avais un collègue à Air France qui possédait une traction dans laquelle il s’était marié. Lorsque j’ai entendu qu’il la vendait, j’en ai parlé à Jean-François. Elle était impeccable, et je la lui ai offerte en lui confiant que ce cadeau était pour commencer une collection, et qu’il faudrait ensuite monter en gamme ! Mais il n’a jamais voulu s’en dessaisir ! »

Le 6 décembre 2020, voici déjà plus de cinq ans lors de notre visite, la Traction était bien encore là, propre, sans une seule rayure, telle que Jean-François la bichonnait. On s’attend presque à le voir au volant et entendre le « tournebroche » de la Citroën démarrer en toussant pour une balade dans les rues de Vauhallan… A défaut de vivre sa passion par le biais d’une collection vers laquelle le poussait sa femme, Jean-François la vivra au centuple dans les bureaux de design qu’il va côtoyer durant tout sa carrière.

Des pointures au centre de style Renault en 1977 : de gauche à droite, Jean-François Venet, Robert Opron, Marcello Gandini et Gaston Juchet.

En 1969, il intègre tout d’abord le département style d’Opel à Rüsselsheim avec un passage aux États-Unis sous la direction de Bill Mitchell. Il aura le bonheur de travailler dans le « studio Corvette. » En Europe, on connaît ses travaux sur le concept Opel GT/2 de 1973, mais Jean-François a également œuvré sur les Senator et Kadett de la série 4. C’est à ce moment-là qu’il tente un retour en France, comme le révèle Martine : « nous étions en Allemagne et juste après ses travaux sur l’Opel GT/2, ci-dessous il a eu une opportunité pour entrer chez Citroën. Mais c’était juste avant que Robert Opron quitte la direction du style de la marque française… »

Ce n’est que partie remise, non pas pour entrer chez Citroën, mais pour retrouver Robert Opron, qui l’embauche chez Renault en 1977. De Rueil-Malmaison, où il travaille sur les programmes des Supercinq, R25 – avec son merveilleux projet Rafale ci-dessous – et établit la liaison entre Renault et AMC, jusqu’au concept-truck Radiance de 2005, il restera fidèle au constructeur avec l’apothéose d’une généreuse carrière entre 1988 et 1995 lorsqu’il gère la cellule des premiers concept-cars de l’ère Le Quément.

Au début de sa carrière chez Renault, il côtoie des patrons aussi différents que Robert Opron et Gaston Juchet. Mais un fantastique duo va se former avec son ami Michel Jardin. Michel est un taiseux, discret, réservé et talentueux. « On sentait une vraie camaraderie entre eux » se souvient Martine Venet. « Les deux étaient complémentaires et s’estimaient énormément. En fait, c’étaient deux personnes passionnées, non carriéristes. Il existait entre eux une amitié sincère, sans aucune arrière-pensée. »

A l’occasion de la rédaction de ce sujet en 2020, Michel Jardin ci-dessus à gauche avec Jean-François, nous avait fait parvenir ces quelques mots : « Jean-François Venet était un très grand Monsieur du design automobile pour qui j’ai une immense admiration. Dès son arrivée chez Renault en 1977, j’ai été impressionné par ses talents créatifs et graphiques. Il appliquait et transcendait des méthodes de dessin venues de ses expériences dans les studios de Général Motors.” Ci-dessous la Mini conçue par l’équipe de Jean-François lors de son passage chez General Motors.

Sa vision personnelle faisait que ses projets étaient ainsi toujours excellents et appréciés. Il était à la fois humain, généreux, sensible et modeste, ce qui le rendait particulièrement attachant auprès de tous. Son management auprès des jeunes designers était unanimement reconnu. Il a formé de nombreux talents actuels. A titre personnel, il était aussi un grand aquarelliste … J’ai eu le privilège de le côtoyer en privé avec le même plaisir. Nous nous sommes côtoyés pendant plus de 30 ans, et je pense avoir perdu mon plus talentueux et meilleur ami… »

Dernier ajustement de style sur la maquette du concept-car Initiale Paris dessiné par Florian Thiercelin et suivi par Jean-François, ici avec Patrick le Quément.

En 1996, et pendant deux ans seulement, Patrick le Quément – qui va prendre en parallèle à la direction du design Renault, celle de la qualité – demande à Jean-François d’investir le studio de design intérieur. Martine se rappelle parfaitement le soir où son mari est rentré à la maison : « ça a été un pensum pour lui, et même un choc après ses huit années passées aux concept-cars. Il est arrivé à la maison complètement dépité car pour lui, les intérieurs n’avaient pas la même saveur que les extérieurs. »

Mais c’est avec le même talent de designer et de manager que Jean-François va réveiller ce département, bien aidé par des designers émérites, au premier rang desquels, Fabio Filippini : « Jean-François était un personnage adorable, doté d’une communication naturelle et d’une sacrée chaleur humaine. Travailler à ses côtés était un honneur pour moi (et pour beaucoup d’autres jeunes designers de l’époque).” Patrick le Quément nous disait que “Chuck Jordan, un des légendaires Vice President du Design et digne héritier de Harley Earl, parlait de Jean-François avec beaucoup d’affection et de respect.

Le studio dirigé par Jean François était une véritable pépinière de talents, dont beaucoup sont devenus à leur tour des références du design automobile contemporain. C’était justement la qualité principale de Jean-François, au-delà de son talent naturel de designer, de sa sensibilité aux proportions : il savait tout de suite identifier le talent des jeunes et leur permettre de s’épanouir. Plus qu’un chef, il était un copain, avec beaucoup de complicité. En 1996, quand il été placé à la Direction du Design Intérieur, il avait exigé que je le suive à Rueil. Je garde un chaleureux souvenir du chemin parcouru avec lui… »

Martine Venet confirme « qu’il aimait transmettre, c’était un excellent formateur. » Si Jean-François fut sans doute blessé que sa fille Céline (ci-dessus avec son concept-car Citroën Lacoste) ne puisse entrer au design Renault, malgré un excellent stage au studio Renault de Barcelone avec Thierry Métroz, il a pu apaiser ce regret en voyant le chemin parcouru par Céline. Car être « fille de… designer » n’est pas aisé ! « C’était dur d’accepter de ne pas pouvoir aller chez Renault » confie Céline.

Frédéric Duvernier lors de son passage chez Lancia comme directeur du design extérieur de la marque italienne. Frédéric est depuis retourné à l’ADN Stellantis en France.

« On me demandait d’aller faire mes preuves ailleurs, alors que chez PSA, la DRH aurait bloqué mon dossier car mon père était encore en activité chez Renault ! Après mon stage à Barcelone, j’en ai trouvé un autre chez Seat et puisqu’en France mon horizon était bouché, je suis parti avec Frédéric Duvernier (ci-dessus) au Japon, chez Nissan. Et là-bas, personne n’a fait le lien entre mon père et moi ! » Aujourd’hui, le nom de Venet continue d’opérer et de vivre dans un studio de design, avec Céline chez Stellantis. Et pour le futur, chez Renault cette fois, l’héritage qu’a légué Jean-François Venet transpire encore dans chacun des murs des studios de design. Même si les lieux et les équipes ont évidemment changé. Et peut-être y trouve-t-on moins de poules et de paille aujourd’hui…

Jean-François Venet a longuement travaillé sur un concept de Mini chez Opel. Une sorte de Twingo avant celle qu’il mènera jusqu’à la série quelques années plus tard.

Jean-François Venet (1946 – 2015)
-1969 : Accède au design Opel AG à Rüsselsheim sous la direction de Jordan, Holls et Haga.
-1969-1971 : design des Kadett et Manta puis Ascona.
-1973 : assistant Chief Designer en Advanced Design. Design extérieur Senator et Kadett série 4
-Designer extérieur du concept-car Opel GT-2 du salon de Francfort 1974.
-1977 : rejoint le design Renault sous la direction de Gaston Juchet et Robert Opron (Supercinq, Renault 25, Renault 21, Premier, Dessin du tableau de bord de la Fuego, prototype Vesta)
-1984 : responsable du Studio de design B sous la direction de Jacques Nocher à Nanterre (Safrane, Twingo, Laguna 1)
-1988 : responsable Advencdes Design sous la responsabilité de Patrick le Quément (concepts Mégane, Laguna, Scénic, Racoon, Argos, Initiale, Fiftie)
-1995 : Design intérieur, en charge de 60 personnes.
-2000 : responsable de Mack Trucks Design, fr Renault Sport Technology et jusqu’en 2003 de Dacia Design (Projet W16, Clio RST, Logan, Magnum, Radiance, Premium, Middium)
-2005 : quitte Renault.

Texte en partie extrait du booklet LIGNES/auto #02 Hiver 2020-2021.

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