ARCHIVES – “Incroyablement moderne” : Michael Mauer parle du style de la Porsche 914

Voici une Porsche mal-aimée : la 914. Nous, à LIGNES/auto, on l’adore ! Alors quand Michael Mauer, le patron du design Porsche évoque ce modèle « d’accès à la gamme » en termes de style, on l’écoute, on lit et on partage !

Interview réalisé le 27 janvier dernier par Frank Jung pour la Newsroom de Porsche Communication. Photos portraits : Deniz Calagan. Photos projet : archives Porsche.

Ferdinand Alexander Porsche et son équipe ont été responsables de la conception de la 914. Le design final mis en œuvre pour la série a été développé par Heinrich Klie, l’un de ses collaborateurs les plus importants. Un homme auquel le fils aîné de Ferry Porsche a fait confiance lorsqu’il a pris la responsabilité du design dans l’entreprise de son père. Bien que le début du développement remonte au mois d’août 1966, les archives historiques de Porsche mettent à jour des ébauches plus anciennes, intitulées : “914, Model 1, August 1964, design : Heinrich Klie”.

1ère maquette du projet 914, en 1964, signée Heinrich Klie.

Ces documents décrivent le développement de la voiture comme un processus dans lequel la direction a largement laissé libre cours aux concepteurs. Les grandes modifications n’ont finalement été discutées qu’après la présentation des premiers modèles à l’échelle 1:5. Pour Ferdinand Alexander Porsche, la voie à suivre était claire : “La 914 a toujours été une conception totalement indépendante qui a également été un succès en termes de design”.

Deuxième maquette signée Ferdinand Alexander Porsche en 1966.
La plaque mentionne d’ailleurs le nom de F.A.P.

Michael Mauer est responsable du design de Porsche depuis 2004, ce qui fait de lui le troisième responsable du design après Ferdinand Alexander Porsche. Il parle ici de la proximité du premier projet avec le modèle mythique de la 550 Spyder, du processus de conception à l’époque et aujourd’hui, et du développement de l’identité de la marque Porsche.

Michael Mauer : “L’influence de la 550 Spyder est évidente dans le tout premier modèle datant de 1964. Je me suis immédiatement interrogé sur les spécifications, l’orientation de base. Pour une Porsche d’entrée de gamme, le concept de la 912 – une 911 à quatre cylindres – aurait pu être développé davantage. Alors pourquoi être revenu au concept de moteur central ? L’inspiration de la 550 est évidente. En tant que designer, je le comprends. Parce que la voiture était plus compacte, plus agile. Minimaliste, puriste. Utiliser tout cela comme point de départ de l’étude me parait tout à fait logique.”

En 1967, deuxième maquette signée F.A.Porsche.

Du concept du Spyder 550 à la Porsche 914, c’est une évolution qui a abouti à un tout nouveau modèle en 1969 ?
M.M. : “Pour moi, à y regarder de plus près, il ne s’agit même pas d’une évolution formelle. Les modèles montrent clairement que le 914 n’avait pas de véritable prédécesseur. Les différentes ébauches, dont certaines sont très différentes, montrent la recherche d’un concept autour du thème de la 550. C’était une voiture de haute technologie en son temps, certainement une vraie voiture de course. Le premier projet de 1964 a été suivi d’une vraie évolution, qui a pris une toute autre direction. Elle était en fait beaucoup plus élégante, beaucoup moins sportive. Nous ne sommes plus dans le thème d’un engin “petit, sportif, puriste”. Cette différence – à mon avis – relativement forte, montre que la recherche était ouverte à l’époque. Avec les cinq maquettes de 1964 à 1967, le processus de conception de la 914 montre une recherche volontaire pour épauler la 911. L’ensemble de base a été établi, mais les caractéristiques formelles étaient encore très différentes au départ. Dans l’ordre chronologique, nous avons commencé par “quelque chose comme la 550″, puis la discussion s’est manifestement dirigée dans une autre direction.”

En 1967, le projet évolue dans sa forme, pas dans son concept.

On est semble-t-il passé d’un successeur du 550 Spyder pour les années 1970 à un projet bien différent ?
M.M. : “Tout à fait différent ! C’est déjà visible dès la deuxième maquette, que je trouve sensationnelle. Celle-ci semble presque d’inspiration américaine et puis nous arrivons à celui de Klie. Il a l’air propre, soigné. C’est pourquoi je suis surpris que le projet de mai 1966 ait également été créé par F. A. Porsche, parce qu’il ne correspond pas vraiment à sa philosophie de conception. Si nous regardons le premier modèle de 1964, et le comparons avec le développement deux ans plus tard, il n’a pas du tout les caractéristiques ou l’attrait du concept de base du 550. Le résultat est comparable à l’évolution de la 356 à la 911. La version de juillet 1966 est très différente. À cette époque, à mon avis, ils ont pris la bonne décision et ont opté pour le modèle beaucoup plus moderne.”

Nouvelle maquette avec des portières échancrée
au niveau de la ligne de caisse.

Comment expliquer ces thèmes très différents pour un même projet ?
M.M. : “Les designers qui travaillent sur le même projet finissent par se parler ! Pour comparer avec nos méthodes actuelles, cette phase est similaire à celle du développement de la Panamera. À l’époque, nous savions ce que nous voulions, le concept était là et nous avions proposé deux variantes. Et comme vous pouvez le voir pour les études de la 914, les gens travaillent côte à côte. Ils s’inspirent les uns les autres, ils s’influencent mutuellement dans leur travail. Vous finissez par regarder les propositions et vous vous dites : oui, j’aime ça. Et vous l’intégrez au modèle final.”

La 914 est une véritable Porsche à moteur central. Même si elle semble très différente de la 911. Des éléments tels que l’arceau Targa sont-ils une façon de démontrer formellement un lien familial ?
M.M : “Une voiture de sport à moteur central est en effet typiquement Porsche. La 356 “No.1″ est une voiture à moteur central. Il a fallu changer cela en faveur d’une capacité de production de masse. Dans ce contexte, l’idée de Ferry Porsche est compréhensible. Le moteur central est le bon concept pour un accès à la gamme. Le Targa a été créé pour répondre aux problèmes de sécurité et aux nouvelles réglementations américaines. En fait, un toit minimal est tout ce que vous pouvez avoir avec un concept ouvert, réduit, minimaliste, inspiré de la 550, ou peut-être aussi du Speedster. La voie était libre pour la 914. Nous avions nous-mêmes déjà trouvé une bonne solution pour combiner le plaisir de conduite et le respect des normes américaines. Le design final est caractéristique de la philosophie de style, sous la direction de Ferdinand Alexander Porsche. Ce point commun a presque automatiquement conduit à la création d’une identité de marque. Bien que ce n’était certainement pas l’intention première.”

La 914 fut considérée et étudiée comme un accès à la gamme Porsche.

Un concept de base comme celui-ci fixe-t-il le cap de la conception ?
M.M.
“C’est ainsi que j’ai toujours vu la conception Porsche, jusqu’à aujourd’hui. Tout d’abord, nous nous demandons quel serait le meilleur concept. Ici, il s’agissait de l’entrée de gamme, compacte, sportive. En fin de compte, de quoi ai-je vraiment besoin si je veux avoir du plaisir à conduire? Une voiture à moteur central, évidemment. Et ensuite, le transfert des caractéristiques formelles est une étape logique. Créer une voiture aux proportions particulièrement attrayantes en raison de la position du moteur. Il faut dire que la 914 a des proportions typiques d’un moteur central. Je ne sais pas s’il y avait quelque chose de comparable, surtout à l’époque.”

Quelques mois après la maquette de Klie de 1967, le style est pratiquement figé.

Une question sur le calendrier : le premier modèle date de 1964, mais la 914 n’est disponible sur le marché qu’en 1969. Pas très rapide par rapport au calendrier actuel !?
M.M. : “Avec la nouvelle 911, que nous avons présentée fin 2018, il a fallu environ quatre ans entre la toute première esquisse et la mise sur le marché. Mais le projet 914 était totalement inédit. Il a été lancé vers 1964 et sa commercialisation a eu lieu en 1969, soit cinq ans. C’est finalement assez impressionnant pour l’époque ! Des détails tels que l’avant, notamment les phares, ont fait l’objet de longues discussions. Phares jumelés ou simples, telle était la question. Surtout si l’on se rappelle comment les choses étaient à l’époque. De tels concepts au milieu des années 1960 étaient assez fous. La 911 avait les phares ronds simples, mais la voiture la moins chère était censée avoir de telles optiques ? Ce n’était pas logique mais démontre que les projets étaient déjà à la pointe du progrès !”

Après avoir testé plisseurs formes, la 914 s’est présentée avec des ailes assez proéminentes…
M.M. : “Cela correspondait à la philosophie de Porsche héritée de la 911 qui veut que le conducteur puisse placer idéalement la voiture en s’aidant de la vision marquée des ailes. Si vous conduisez sur une route montagneuse en 911, c’est une véritable aide. Dans beaucoup d’autres voitures de sport, tout ce que vous pouvez voir, c’est le pare-brise, et non le point avant de la voiture. Ces ailes distinctives vous permettent de vous orienter lorsque vous êtes assis dans la voiture. C’est également le cas avec a 914. Je ne sais pas si la question de l’identité de la marque jouait déjà un rôle à ce moment-là. Probablement pas.”

Le soubassement de la maquette échelle 1/1 en clay avec ses double-optiques rétractables.

La 914 a une excellente valeur de Cx : 0,37. Sans simulations informatiques complexes. La technologie actuelle ne limite-t-elle pas l’influence de la perception humaine ?
M.M. : “Malgré toutes les simulations et les technologies modernes, je crois que notre créativité n’est pas limitée. Tout comme dans les années 1960. Les équipes de l’époque avaient bien sûr une compréhension de base de ce qui fonctionne bien ou pas du tout sur le plan aérodynamique. Si vous regardez la formes plutôt abruptes de la 914, c’est une réponse à la recherche d’une forme extrêmement moderne. Le résultat n’est certainement pas le fruit du hasard, car il y avait suffisamment de personnes dans l’entreprise qui savaient dès le départ ce qui fonctionnait et ce qui ne fonctionnait pas. Et tout cela sans les méthodes de simulation d’aujourd’hui !”

Autrefois, les ingénieurs étaient aussi des concepteurs. Comment cela fonctionne aujourd’hui ?
M.M. “Si vous voulez réaliser certaines choses, vous ne pouvez pas les faire aboutir sans une connaissance de base solide. Parce que sans cela, nous, designers, ne pourrions pas argumenter face aux ingénieurs s’il y avait le moindre doute.”

Que pensez-vous personnellement du design de la 914 ?
M.M. : “Je dois avouer que je suis encore un peu réticent en ce qui concerne cette voiture, mais pour moi, la performance de l’époque l’emporte sur tout. Et puis, il y a aussi les détails comme les phares, superbes. Ou encore les poignées de porte, intégrées de manière minimaliste. Ce qui était tout à fait nouveau pour Porsche. Je trouve fascinant de voir comment Ferdinand Alexander Porsche et son équipe ont réussi à introduire ce style moderne et compact, de manière similaire à la transition entre la 356 et la 911. C’est exactement ce pour quoi je me bats aujourd’hui. Cette approche réduite et puriste, sans une ligne de trop ! Je trouve toujours la 914 étonnante, mais l’avis peut changer quand on l’examine de plus près. Je n’ai évidemment pas été impliqué dans ce programme ! Mais je reste sur ma première impression :  je trouve que la voiture reste incroyablement moderne !”

De la 914 à la 924 : quand VW manqua de faire mourir Porsche (ci-dessous)

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