

De la 504 de 1968 à la 604 de 1975, en passant par le projet J, l’histoire du haut de gamme Peugeot des années 1970 n’a pas été une aventure tranquille. Nous vous proposons de plonger dans les années 1960, lorsqu’il est question de remplacer la 404 par une version haute du projet J (voir notre sujet sur cette tentaculaire Peugeot ici : https://lignesauto.fr/?p=43729 ) qui doit entraîner de facto une montée en gamme de la berline 504.

Pour cette dernière, Peugeot imagine le programme E22 en mars 1969 qui modifie légèrement son esthétique. Cette 504 E22 se dote du moteur V6 alors à l’étude par suite des accords Peugeot-Renault signés en 1966. Cette 504 berline V6 viendrait donc compléter en 1972 (date estimée de sa présentation) une gamme solide en prévision des années 1970 : la future 104 (1972), la 204 qui est toute jeune (1965), la prochaine 304 capable d’aller chercher la concurrence du milieu de gamme européen, la future berline familiale J23 (propulsion et traction, berline, coupé, break…), la 504 quatre cylindres et cette ambitieuse 504 E22 V6.

Ambitieuse, oui, car Peugeot imagine alors que cette variante V6 sera celle qui sera la plus diffusée de toutes les 504. Mais les planifications ne peuvent pas prévoir les aléas de la vie d’un constructeur. Et cela commence par le fameux projet J qui, par sa complexité, va finalement être abandonné pour se transformer en une 304 remodelée : la 305 de 1977. Cet abandon va automatiquement faire redescendre la berline Peugeot 504 V6 de son piédestal pour retrouver sa véritable place. Le programme E22 disparaît du plan produit. Place au programme E24 acté en décembre 1970, ci-dessus.

Il est alors question d’un vrai haut de gamme, et non d’une 504 mieux motorisée. Pour autant, même si Sochaux est assez éloigné de l’Auvergne, il faut gratter les francs de tous les côtés pour économiser sur ce projet. Le E24 conservera donc la cellule centrale de la 504 – et donc son empattement – associée à de lourdes modifications à l’avant et à l’arrière. Un remake du duo 204/304 en quelque sorte. Pour clairement positionner ce E24 dans la cour du haut de gamme européen, Peugeot prévoit en décembre 1970, deux motorisations : un V6 et le V8 du grand projet commun avec Renault, toujours d’actualité en cette fin d’année 1970. Pas de quatre cylindres donc pour ce projet.

Les premières maquettes sont alors réalisées dans la foulée et représentent effectivement une variante remodelée de la 504. Pour autant, quelques innovations esthétiques du coupé J (pas encore abandonné à ce moment-là) sont reprises sur l’une des maquettes, à l’image de la calandre noire avec quatre optiques, dont deux rectangulaires et deux carrées. La cellule de la 504 est en partie conservée, mais en avril 1971, le cahier des charges du E24 précise que l’empattement sera finalement accru de 6 centimètres, le porte-à-faux avant de 4 cm et de 6 cm à l’arrière. La berline devant alors tutoyer les 4,70 m (la future 604 fera… 4,72 m).

En mars 1971, le V6 et le V8 restent au cahier des charges selon les notes officielles. Côté outillage, Peugeot offre aux stylistes la possibilité de créer un nouveau côté de caisse, de nouvelles portes arrière et un nouveau pavillon. Mais le E24 doit conserver les portières avant de la 504 ainsi que son pare-brise. Finalement, le « carry-over » de Stellantis d’aujourd’hui n’est qu’un petit-fils de ce qui s’opérait dans les années 1970. Sans spoiler la fin de ce sujet, rappelons que la 604 a conservé les portes avant de la 504.

En 1971, la maquette du choix final de style (ci-dessus) est composée de deux côtés différents : l’un, côté conducteur avec seulement deux glaces latérales, l’autre côté passager avec trois glaces latérales. C’est cette dernière variante qui, selon une note interne, est préférée. Mais cette préférence ne sera pas conservée sur la 604. L’idée est de commercialiser cette E24 en 1974. Sans connaître évidemment les aléas géopolitiques cette fois avec la crise pétrolière de 1973… Nous n’avons pas assez d‘informations pour définir la provenance de cette maquette de choix du style : Peugeot ou Pininfarina ?

Elle est de toute évidence très proche du style de ce qui deviendra en 1975 la Peugeot 604, connue pour être issue d’une proposition de l’italien Pininfarina. Mais sa calandre est directement issue des travaux de l’équipe de Gérard Welter sur le coupé J qui ne verra pas le jour. L’interrogation reste de mise même s’il faut rapporter les propos de Gérard Welter dans l’ouvrage qui lui a été consacré dans lesquels il confie clairement que les Pininfarina visitaient les studios de Peugeot sans problème (*voir note en bas de ce post).

Le projet E24, à l’origine conçu sur la base d’une 504 formatée pour le marché du haut de gamme, conservera donc son V6 (le PRV) mais abandonnera toute velléité de proposer un V8, mort-né. En 1975, la 604 arrive finalement sur le marché (ci-dessous), en concrétisant une grande partie du cahier des charges du E24, notamment sa filiation avec la 504 (portes avant). Une note du 18 juillet 1975 met au clair la stratégie de Peugeot pour ses deux propositions de haut de gamme.

La 504 reste dans l’univers des berlines du segment des grandes routières (projet E) alors que la 604 est au sommet de la gamme défini par la lettre H correspondant au segment européen, et non au projet H des années 66-68 d’un programme commun entre Peugeot et Renault. La 504 vieillissante va quant à elle donner vie au programme E’ (projet E30) de la 505 qui remplacera en 1979 la vénérable berline née en 1968, une fois encore avec le choix du consultant italien Pininfarina (ci-dessous). Quatre ans plus tard, avec la 205, l’équipe de Bouvot-Welter remportera la mise de manière flamboyante.

La crise pétrolière impactera évidemment la diffusion d’une 604 gourmande, tout autant que celle de sa rivale Renault 30. Pour autant, plus de 153 000 exemplaires seront produits du côté de Peugeot, soit plus que les plus de 136 000 Renault 30 immatriculées jusqu’à la commercialisation de la Renault 25. Cette dernière restera comme la dernière grande berline française à succès avec ses plus de 780 000 exemplaires commercialisées jusqu’en 1992…
Archives, documents et information : Gilles Colboc

*Gérard Welter expliquait dans l’ouvrage qui lui est consacré WELTER, L’AGE D’OR DU STYLE PEUGEOT aux Éditions Roger Régis, ses relations avec Pininfarina : « Quand les Farina venaient nous rendre visite, ils avaient accès à tous nos bureaux et se baladaient dans nos locaux. Renzo Carli et Sergio Pininfarina faisaient le tour des bureaux d’études, regardaient les études de nos stylistes, observaient les maquettes et repartaient chez eux. C’était devenu pour moi insupportable ! J’ai réussi à convaincre Paul Bouvot de mettre un terme à ce type, de visite. »
