
Patrick le Quément a pris la direction du design de Renault depuis quelques mois lorsqu’il rédige, en octobre 1988, un album édité par Automobilia en Italie. On y trouve une quarantaine d’anciennes maquettes photographiées en noir et blanc, parfois avec un rendu de qualité moyenne. Il faut dire que ces images datent pour certaines des années 1960. Nous avons décidé de sélectionner 12 de ces Renault extra-ordinaires et nous avons choisi d’aider leur compréhension en les numérisant tout en conservant bien sûr le document authentique pour demeurer fidèle à la création des stylistes.

Patrick le Quément (ci-dessous lors d’une séance de dédicaces pour son ouvrage “Luckyman”) imagine alors que “les lecteurs de ce dossier auront les mêmes réactions que moi en découvrant, pour la première fois, quarante études exhumées des archives des Services de Design de Renault : surprise, incrédulité même, amusement, émotion.” Une émotion que nous allons vous proposer en commençant cette première partie par six modèles surprenants.

Avant cela, précisons que ce petit dossier noir et blanc a été concocté alors que Renault dévoilait au Mondial de l’Automobile de Paris son concept-car d’une grande berline très technologique : la Mégane. Elle affrontait à l’occasion de ce salon ses deux rivales françaises Citroën Activa et Peugeot Oxia, reflétant l’intense créativité des trois studios de design français.

Le Quément écrit dans ce recueil que “tout le monde se rappelle ce qu’était Renault dans les années 1930 : un constructeur de grandes routières prestigieuses et le représentant d’une tradition d’élégance et de qualité. (…/…) C’est pour cette raison que ce dossier se termine avec une étude tout à fait nouvelle : la Mégane. Elle le clôt chronologiquement, mais elle marque aussi la naissance d’un nouveau Renault au confluent des deux traditions dont il vient d’être question.“

Pour la petite histoire, Patrick le Quément nouvellement arrivé, n’est pas à l’origine de ce concept qu’il n’apprécie d’ailleurs pas plus que cela. Lui est plutôt tourné vers un futur axé sur des concepts forts et un design qui l’est tout autant. Il vient d’envoyer à Raymond Levy, le patron de Renault, une lettre dans laquelle il manifeste sa volonté de créer à court terme les concept-cars d’un roadster (Laguna de 1990) et d’un monospace compact (Scénic de 1991). Ils feront date, et ce sera le véritable début de la nouvelle ère pour le design Renault. Mais revenons à nos six premières maquettes issues de ce livret passionnant. Et remontons pour commencer, 65 ans en arrière…

La maquette d’une berline simplement dénommée “Berline Aero” est sculptée alors que Gaston Juchet, le patron du style Renault, œuvre sur “sa” Renault 16 qui sera commercialisée en 1965. Mais Juchet a le temps de s’occuper, avec Louis Luc, de cette berline Aero qui touche un domaine où il excelle par sa formation : l’aérodynamique. Pendant ce temps, en 1961, la Régie vient de présenter sa Renault 4, sa première berline traction avant que Pierre Bercot, patron de Citroën, va détester en jugeant qu’elle est une copie de sa 2CV !

Et alors que cette petite maquette prend forme, la Renault 8 n’est même pas encore présentée. Tout ceci pour rendre hommage à la finesse de cette voiture dont les passages de roues et le pare-brise notamment, sans compter la forme bulbeuse, s’appuient sur les connaissances de l’époque. Et contrairement à ce que son format suggère, cette voiture est prévue pour recevoir un moteur 2.0 litres.

En 1963 comme on le devine ci-dessus, la Renault 16 n’est certes pas encore commercialisée, mais déjà plusieurs variantes de carrosseries sont imaginées. Notamment cette proposition de “Targa” sur la base d’une Renault 16 deux portes.

On doit ce projet à Michel Belligond, auteur du dessin de l’Alpine A310, dont vous pourrez découvrir une partie de son talent ici : https://lignesauto.fr/?p=10478 . L’originalité de cette Renault 16 deux portes est qu’elle abandonne son hayon et s’offre un toit totalement démontable. S’y ajoute l’absence de pied milieu afin de permettre une sensation proche de celle ressentie à bord d’un cabriolet.

Avec son gros arceau, la Renault 16 “Targa” ne néglige pas un domaine dans lequel Renault va de plus en plus s’investir : la sécurité. Le prototype de sécurité BRV sera dévoilé dix ans plus tard. Comme le break et le coupé Renault proposés par Gaston Juchet, cette silhouette découvrable restera à l’état de maquette.

En 1967, plusieurs projets sont sur la table du patron du style Gaston Juchet : celui d’une grande berline conçue en collaboration avec Peugeot, le lancement de coupé et cabriolet sur la base de la Renault 12 qui est encore au stade de l’industrialisation, le projet plus lointain de la R5 de 1972. D’autres programmes se voient stoppés net comme le “RAG” pour un coupé Renault Alpine Gordini. Ce qui n’empêche pas la petite troupe des stylistes Renault – à peine une dizaine…- de diversifier leurs études.

C’est le cas de ce “coupé-sport” enfanté par Louis Luc qui, dixit le recueil, “anticipe l’avenir avec un avant très effilé et une carrosserie en matériaux composites.” Cette étude libre n’est pas suivie d’une maquette à l’échelle 1/1. Mais dans le paysage des année 1960, elle éclate de modernisme. En 1967, l’Homme est encore à deux années de pouvoir poser un pied sur la lune.

Patrick le Quément explique dans son récit qui accompagne les maquettes de ce recueil que “Renault est un nom magnifique dans les années 1930, proche parent des plus grands noms de l’industrie de luxe, qu’il suffit de replacer à cette époque où la France régnait sur les arts et la mode dans le monde entier pour se mettre à le prononcer autrement, à se le mettre en bouche comme un grand cru. Un héritage qui ne peut en aucun cas s’oublier.” Alors cette fin de décennie 1960 est celle de la reconquête du haut de gamme.

Le projet H mené en commun avec Peugeot à la suite d’accords signés en 1966 est de celui qui doit repositionner la France automobile au sommet. Peugeot a fait appel de son côté à l’italien Pininfarina pour le H. Renault met au travail sa propre équipe, dont Robert Broyer (maquette ci-dessus) qui vient de signer la Renault 12 qui sera commercialisée en 1969.

Mais ce programme d’une nouvelle grande berline Renault n’en oublie pas pour autant l’aspect fonctionnel comme le souligne en 1988 Patrick le Quément : “le design Renault, c’est aussi la croyance en la possibilité d’appliquer en milieu puis en haut de gamme la même approche fonctionnaliste, et un effort assez héroïque dans ce sens, de bas en haut à travers programmes avortés et demi-échecs commerciaux. Cette lutte acharnée est secondée par celle de la recherche de qualité jusqu’à cette première consécration qu’est la Renault 25 (1984).” Mais bien avant la R25, le projet H donne naissance à plusieurs variantes, dont cette version bicorps.

Le programme H a été suivi chez Renault par les designers Juchet, Mornard et Beligond. Cette variante présente la particularité, outre son volet arrière, d’opter pour un pavillon sans gouttière, à l’image de celui de la Renault 16. Mais ici il s’appuie sur une technique qui le rend bien plus esthétique sans ses “oreilles” proéminentes. Il se murmurera bien plus tard que c’est la technique proche de celle que devait utiliser Flaminio Bertoni pour sa berline “Projet F” de milieu de gamme Citroën, en 1967. Projet abandonné, comme le H chez Peugeot et Renault.

Chez Renault, en 1968, il se passe plus d’évènements dans les coulisses avec ces projets avortés qu’en grande série. Signalons quand même l’arrivée de la Renault 6 au catalogue qui, comme la Citroën Dyane vis-à-vis de la 2CV, devait succéder à l’icône Renault 4. Renault 6 et Dyane mourront avant celles qu’elles devaient remplacer. En 1968, derrière les cloisons du studio de style, le projet du duo Renault 15/17 est pratiquement gelé.

La maquette ci-dessus est pourtant daté “1968”. Soit, mais elle semble bien compacte, haute sur patte et pas dans les proportions de la Renault 15 dessinée par le patron du style, Gaston Juchet. On y découvre cependant l’anneau de calandre à l’avant qui fait office de pare-chocs, ci-dessous.

Ce système d’anneau sera repris par Robert Broyer trois ans plus tard pour dessiner sa Renault 14. Une architecture qui ne sera pas retenue, au contraire du thème de style de Broyer pour la 14. Ci-dessous, nous avons poussé la numérisation en demandant une couleur proche de celle du concept-car Renault 17 Restomod dessiné par Ora Ïto et présenté en 2024 au concours d’élégance de Chantilly.

Mises en valeur par la numérisation dès lors qu’elle reste fidèle, ces maquettes prouvent, comme le rappelle Patrick le Quément dans son texte de 1988, que “Renault a joué un rôle leader en design en tant que créateur de voitures Françaises. Ni internationales, ni même européennes, mais françaises en tout manque de modestie. Le design automobile est d’abord et avant tout passion. Mon souhait est que ces planches servent cette passion en la communiquant à qui aura eu la délicieuse imprudence de les regarder.” Restez imprudents, bientôt la deuxième partie de ce sujet vous ravira tout autant !
