Rendons au duo Bouvot-Welter ce qui n’appartient pas à Pininfarina

Ah ! le regard de la Peugeot 504 – ci-dessous -, l’une des routières légendaires de la gamme Peugeot, dévoilée en 1968. « Les yeux de Sophia Loren » disait-on alors. En ajoutant : « la griffe Pininfarina, c’est quand même quelque chose ! » Mais ce regard très particulier avec les optiques en forme de sourcil froncé n’est pas une création du carrossier italien.

Depuis l’apparition de la Citroën Ami 6 en 1961 avec ses optiques ovales, les phares “à la forme” deviennent une signature de marque. La 504 en est une preuve évidente.

Tout démarre au milieu des années 1960 avec la présentation des deux maquettes de la future 504 retenues pour le choix du thème du style. Cette présentation a lieu chez Peugeot, dans les bâtiments de la Garenne Colombes, où Paul Bouvot, patron du style, et Gérard Welter œuvrent avec la petite équipe en place. Depuis 1951 et le projet de la Peugeot 403 née en 1955, le carrossier Pininfarina collabore sur les projets automobiles de la marque française.

En 1951, Peugeot et Pininfarina s’unissent pour le meilleur. La Peugeot 403 de 1955 sera le premier enfant de cette union.

Une consultation parfois pesante lorsque les hommes de Pininfarina se rendent en France, au style Peugeot. Gérard Welter l’évoquait lorsque nous l’avions rencontré pour un ouvrage sur sa carrière : « Enzo Carli et Sergio Pininfarina faisaient le tour des bureaux d’études, regardaient les dessins de nos stylistes, observaient les maquettes et repartaient chez eux. C’était devenu pour moi insupportable. J’ai réussi à convaincre Paul Bouvot de mettre un terme à ce type de visite. »

Paul Bouvot devant un squelette d’une future maquette en plâtre. Derrière lui, le dessin que l’équipe Pininfarina a pu voir lors de ses visites (flèche rouge).

Un exemple très visible de la perméabilité entre les études Peugeot et les visites des équipes de Pininfarina, reste sans doute le concept-car Peugeot 504 Riviera présenté par l’Italien en 1971, ci-dessous. Il semble étrangement proche d’un concept Peugeot défloré sous la forme d’un dessin ci-dessus daté de décembre 1965, interne au studio de la Garenne. La comparaison laisse clairement planer le doute…

La marque Peugeot est pourtant légitimement fière de cette collaboration avec une carrozzeria qui signe les plus belles Ferrari, avec une relation très particulière entre Battista Pinin Farina (le nom de Pininfarina sera créé en 1961) et Enzo Ferrari. La famille Peugeot s’enorgueillit alors de ce lien qui résistera jusqu’au début des années 2000. En interne, ce n’est pas tout à fait le même discours.

Dans les années 1950, Battista Pinin Farina (ici à gauche avec Enzo Ferrari) ajoute Peugeot à Ferrari dans ses consultations privilégiées !

Paul Bouvot, alors maître des lieux au style Peugeot, « a toujours dû composer avec son envie de voir les propositions de son équipe remporter les suffrages, et un vrai respect des Ferrari que Bouvot vénérait autant que les Bugatti » nous expliquait Welter, pour qui la présentation des maquettes Peugeot et Pininfarina revêtait un caractère particulier. La proposition française semble effectivement être à un niveau de créativité nettement supérieur à celle de Pininfarina.

Dessinée par Paul Bouvot, mise en volume par l’équipe de Gérard Welter, la maquette Peugeot de la future 504 est très moderne face à celle du consultant italien…

Le jour où les deux maquettes de la future 504 se confrontent, y a un écueil très concret, comme Gérard Welter nous le révélait : « la proposition de Farina a séduit la direction car elle était en tôle, alors que la nôtre était en plâtre. Même si ça ne joue pas dans la prise de décision, nous constatons que Farina a anticipé une étape, et cette maîtrise de la tôle formée à la main est remarquable pour l’époque. » Difficile dès lors pour une direction de se projeter avec la proposition Peugeot, face à la maquette Pininfarina qui semble très réelle.

Si la malle arrière aux lignes descendantes caractérise la maquette Pininfarina, la proue inspirée de la 204 semble très classique.

Pourtant, comme le rappelait alors Gérard Welter, « sur la maquette de Pininfarina, toute la face avant reprend le thème proche de celui de la petite 204, avec les optiques ovales notamment. La direction générale de l’époque décide alors de demander à Farina de reprendre l’avant de la maquette Peugeot pour la transposer sur la maquette italienne. » La version Pininfarina est donc finalement retenue avec ses phares caractéristiques, clairement inspirés de la proposition Peugeot.

Gérard Welter confirmait que « ce nouveau regard, c’est bien entendu à Paul Bouvot que nous le devons : il l’a dessiné et, avec les compagnons de l’époque, je l’ai modelé. Ce n’est donc pas à Pininfarina que nous le devons. Sur notre maquette, nous proposions des phares en forme très novateurs et si nous avions été capables de les industrialiser tel quel, nous aurions eu une avance formidable. Hélas, nous ne savions pas produire de tels phares, nous ne pouvions que les rêver. »

Gian-Battista Pinin Farina décède en 1966. Cinq ans auparavant, il change l’appellation de sa société de Pinin Farina en Pininfarina.

A partir de cette date, le style Peugeot va modifier sa façon de faire envers le carrossier italien. Il commence à compartimenter ce qui lui semble bon de montrer et ce qui doit rester secret. Le duo Bouvot-Welter fait front et l’équipe prend de plus en plus de poids face au consultant italien, car pour Gérard, « nous avons quand même donné un élan fabuleux et incontestable à l’identité Peugeot. Notre maquette de la 504 reste dans ma mémoire comme l’une des plus modernes que nous ayons faite à l’époque. » Il faudra attendre une bonne décennie avant un revirement total entre le studio Peugeot et le consultant italien, avec le projet M24 de la Peugeot 205 (ci-dessous) et la victoire du style Peugeot !

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