NOUVELLE C5X. La longue interview de Pierre Leclercq, directeur du design Citroën

Les premiers essais de la C5X ont eu lieu et la nouvelle routière de Citroën débarque dans les concessions. Nous avons rencontré Pierre Leclercq, le directeur du design de la marque, afin de faire un point sur différents sujets d’actualité : l’arrêt de la production de la petite C1, les changements dans ses équipes de designers, l’arrivée de la C3 en Inde et le positionnement de Citroën dans le groupe, aux côtés de Fiat-Abarth…

La C5X a connu un bon démarrage commercial en Chine (ci-dessus). Est-ce un espoir pour les designers qui vont enfin redessiner des berlines ?
Pierre Leclercq : « Avec les nouvelles architectures liées aux plateformes électriques, on peut dire que les berlines ne seront de toute façon plus les berlines telles qu’on les connait aujourd’hui. »

Peut-on imaginer qu’avec la venue des crossovers dynamiques et ce sursaut de la berline repensée, c’est peut-être la fin annoncée des SUV purs et durs ?
P.L. : « Disons que je pense qu’il y a de plus en plus de personnes qui ont envie de redescendre un peu leur position de conduite et être plus proche de la route. Et côté constructeur,  il y a une réelle pression sur l’aérodynamique avec les voitures électriques afin d’améliorer leur autonomie. Alors évidemment, on est plutôt à la recherche de concepts moins massifs et haut pour gagner en efficacité. »

Pour mieux connaitre Pierre Leclercq, relisez nos posts https://lignesauto.fr/?p=9330 et https://lignesauto.fr/?p=9344

A l’opposé de la C5X, il y a la petite C1 du segment A qui a stoppé sa production. Il n’y a réellement plus de place pour une telle offre dans un futur proche ?
P.L. : « Il faudrait demander à notre directrice de produit ! Je pense qu’on a des solutions, de très beaux produits peuvent être imaginés sur ce segment A. Mais Stellantis, c’est 14 marques et on ne doit pas produire tous la même chose !

Au sein de Stellantis, vous appartenez au groupe « Core » avec Fiat et Abarth. La clientèle visée vous pousse-t-elle à réinventer un design durable, des produits à la durée de vie plus longue, comme chez Dacia par exemple ?
P.L. : « Je voudrais insister sur le fait que j’adore le côté « populaire » de Citroën. J’ai trop travaillé pour des marques qui n’étaient pas premium et qui se voulaient premium ! C’est un mot que je ne veux plus entendre ! Concevoir des voitures accessibles à tous, c’est fantastique. Quand on arrive à enfanter des projets comme l’Ami et comme ceux que vous verrez bientôt, ce n’est pas seulement une histoire de design : j’ai vraiment le sentiment qu’on rend la vie des gens meilleure. La direction de Citroën veut apporter des produits accessibles à tous et c’est bien plus difficile à concevoir qu’une voiture premium ! »

Le design est forcément impacté par cet objectif ?
P.L. : « On conçoit des produits intéressants pour le futur proche, il n’y a pas de doute ! Quant au design, je prends souvent l’exemple des cuisines de nos parents comparées à celles d’IKEA aujourd’hui. Nos parents achetaient une cuisine pour la vie. Aujourd’hui, pour un budget modeste, vous pouvez disposer d’une belle cuisine chez IKEA et j’admire le travail de leurs designers. Ils font des produits populaires dans le sens noble du terme mais ils l’exécutent à la perfection : c’est bien dessiné, pratique et créatif. C’est identique à notre démarche. Notre rôle est de concevoir des produits populaires, accessibles et qui, de fait, doivent durer et avant tout être sexy. On va présenter des produits qui vont faire rêver. »

Pierre Leclarcq insiste pour expliquer que “notre ambition est de concevoir des produits populaires qui, de fait, doivent durer et avant tout être sexy et surtout abordables.” A l’image des cuisines IKEA

Rencontrez-vous dans ce pôle « Core » votre alter-égo de chez Fiat-Abarth, François Leboine ?
P.L. : « On se parle bien sûr. Lui est en Italie, nous à Vélizy et il doit repenser une gamme entière… »

L’arrivée de Fiat-Abarth dans votre pôle vous a-t-elle forcée à changer de stratégie design ?
P.L. : « Non, on ne change rien ! Jean pierre Ploué* a toujours animé la différenciation des marques, et il le fait très bien. Chaque marque a son identité, ses valeurs, ses mots clés et c’est une force du groupe Stellantis. C’est d’ailleurs quelque chose que je n’ai pas vu dans les autres groupes. Lorsqu’il y a un problème avec des choses qui se ressemblent ou qui pourraient conduire à une sorte de cannibalisme, on en parle et il prend les décisions en phase avec l’identité de chacune des marques. »

*Les directeurs de design des marques Peugeot, Citroën, DS, Opel-Vauxhall, Fiat-Abarth, Alfa-Romeo sont sous la responsabilité de Jean-Pierre Ploué. Ce dernier ajoute également à ses fonctions celle de directeur du design Lancia.

LA NOUVELLE C5X DÉFIE LA CITROËN CX, DERNIÈRE CRÉATION DE ROBERT OPRON POUR LA MARQUE. C’EST ICI : http://lignesauto.fr/?p=24561

L’intégration de toutes les marques au sein du groupe Stellantis donne l’impression que le rythme de présentation de nouveauté chez Citroën a ralenti…
P.L. : « Non, pas du tout. Je peux même vous dire qu’on est très actifs et qu’on va vous surprendre ! »

Vous n’êtes toujours pas présent sur le segment du crossover dynamique et la C4 ci-dessus n’a pour l’heure qu’une seule silhouette alors que la précédente génération disposait d’une berline, d’un coupé et de deux monospaces.
P.L. : « Est-ce que l’on pourrait aller plus vite ? Je vous répondrais qu’on aimerait tous aller plus vite. J’aimerais bien faire des voitures en un an et demi ! Mais le design c’est une partie du job, et quand on a fini, il faut encore réaliser les outillages, les tests etc. On a une C4 qui est déjà très dynamique ! Rassurez-vous, on a de beaux projets qui vont sortir, mais ce n’est pas le moment d’en parler. Et quand ils seront là, vous pourrez constater que seul Citroën pouvait les concevoir ! »

Je formule autrement ma question : Carlos Tavares a présenté lors du plan stratégie Dare Forward 2030 la première Jeep 100% électrique sur la plateforme e-CMP, ci-dessous. Voilà une marque qui ne traîne pas et qui passe devant vous ?
P.L. : « Non, on ne passe pas derrière. Ce qui est vrai en revanche, c’est que certaines marques du groupe ont dû aller très vite sur des bases connues afin de renouveler des produits. Ce sont plutôt elles qui sont allés plus vite que prévu, mais ce n’est pas nous qui avons ralenti ! Les seuls projets qui ont été retardés ont été les concept-cars, pour cause de Covid, mais aucune voiture de production n’a été retardée. »

Notre enquête sur les transferts de designers (https://lignesauto.fr/?p=24229) montre que l’équipe de Citroën a changé, notamment avec des designers plutôt orientés « Product design ».
P.L. : « Oui, nous avons notamment dans notre équipe une jeune indienne qui nous a montré un portfolio complètement hors automobile, et j’avoue que c’est un quitte ou double ! Mais je ne veux surtout pas qu’elle fasse de l’automobile, elle dessine des projets incroyables en produit, c’est ce que je veux, car Citroën conçoit au final des produits différents. »

Autant de départs, dont trois en partance chez Dacia, c’est surprenant ?
P.L. : « J’ai vu votre enquête, plutôt bien faite. Mais je ne vais pas parler à la place des designers qui sont partis, dont deux ont quand même fait six mois chez un autre constructeur avant de bouger à nouveau. En trois ans, les équipes ont évolué énormément, mais il y a une majorité de personnes qui sont parties en interne dans le groupe Stellantis, comme Frédéric Duvernier (ex-responsable des concept-cars Citroën NDA) chez Lancia.»

A droite, Frédéric Duvernier, ex-responsable des concept-cars chez Citroën et désormais au design Lancia. A gauche, Pierre Icard, designer du concept-car Ami One.

« Lorsque Jean-Pierre Ploué a réorganisé les équipes avec les directeurs de design, tout le monde a aidé en ce sens. Et puis c’est très bien aussi pour ces designers dont la carrière évolue en interne chez Stellantis. Chez Citroën, je me suis retrouvé avec des lignes à compenser, et j’ai voulu engager des personnes à l’international (Land Rover, BMW, ect.) même si effectivement, deux designers Renault nous ont rejoints (Pierre Sabas et Yang Fu). J’avais un plan à cinq ans avec un but précis, avoir une machine de guerre, avec des jeunes qui soient très forts dans le domaine de la 3D. Il y a une ambiance extraordinaire chez nous ! »

Quand vous parlez de 3D, vous évoquez le numérique ou la maquette physique ?
P.L. : « Un designer qui sort de l’école est créatif et sait forcément dessiner mais ce beau dessin, je le veux rapidement en volume, devant moi, que ce soit en 3D ou en physique. Il faut que ces jeunes aient la chance de pouvoir réaliser leurs maquettes et qu’on les entraîne sur ce terrain. Ce que je veux, c’est que chaque jeune designer participe à la réalisation de sa maquette. Je tiens à ce que tous nos designers soient capables d’aller aussi loin que possible dans leur réalisation en CAO pour mettre rapidement en volume leurs créations. »

Pour tout savoir sur la genèse de la Citroën C5X, lisez notre trimestriel LIGNES/auto#04.
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Est-ce pour apporter un nouveau langage formel Citroën ?
P.L. : « Nous allons conserver notre langage de formes qui est par exemple plus doux et plus rond qu’une Peugeot. Il y aura toujours des voitures très « automobiles », mais aussi d’autres que l’on veut plus « techniques », plus iconiques, avec des faces avant plus techniques. Pour exprimer ce que nous voulons, regardez la nouvelle C5 Aircross avec sa nouvelle proue (ci-dessous) plutôt typée product design, avec des détails précis, aux lignes acérées. Et ce sera pareil pour le design intérieur, avec des surfaces très douces et, en contraste, des éléments que je veux plutôt voir sortir de la FNAC que d’un produit automobile. »

William CROZES-Continental Productions

Pour terminer, évoquons la nouveauté Citroën de 2021 avec l’arrivée de la C3 en Inde, ci-dessous. Les goûts des Indiens sont-ils comparables à ceux des Européens ? En clair, la future C3 européenne sera-t-elle une copie de l’Indienne ?
P.L. : « Non, les Indiens et les Européens n’ont pas les mêmes demandes en termes de design. J’ai eu l’occasion de beaucoup étudier le marché indien et les clients ont des demandes très éloignées des nôtres. Alors non, il ne s’agira pas d’un copier-coller. »

Le segment B dans lequel naviguent les C3 et C3 Aircross et la C3 Indienne est-il devenu le plus important pour Citroën ?
P.L. : « Non, je ne pense pas, car tout est question de marchés et tout est lié aux pays que nous visons. On a l’Europe bien sûr, mais aussi l’Inde et les marchés d’Amérique Latine. On doit devenir plus international et c’est un beau challenge. En Amérique Latine et en Inde, on doit être bien représenté sur le segment B, alors qu’en Europe, on poussera sans doute plus vers le C. »

Mieux comprendre où se situe Citroën dans la nébuleuse Stellantis:

Les marques “européennes” de Stellantis réunies sous un même toit ont chacune une place bien définie. L’accès est composé du pôle “Core” dans lequel on trouve Citroën et Fiat, avec Abarth. Le pôle “Mainstream” regroupe Opel/Vauhall et Peugeot, ce dernier plutôt “Upper Mainstream”. Le pôle “Premium” accueille Alfa Romeo (Sport), DS (savoir-faire français) et Lancia. Enfin, Maserati est seul dans l’unité “Luxe”.

Regardez notre vidéo inédite : Citroën C5X : l’héritière. Où il est question de DS, CX, XM, C5 et C6…

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